Le jeune homme blond s'était mis en chemin. Son balluchon négligemment jeté sur l'épaule, il quittait le bourg. Les dernières maisons passées, il s'enfonça sous la voûte centenaire de l'allée des Aubiers. Il y faisait bon, il y faisait frais. Il se sentait bien. Il savourait avec délice les odeurs marines que la brise lui ramenait du fond de la baie si proche, l'odeur des champs de blé se dorant au soleil derrière les haies de mûriers sauvages, les odeurs et les chants de la ferme de Petit Pierre, qu'il était en train de dépasser, dernier bastion à la sortie de son village. Il s'en remplissait les poumons, comme pour mieux en garder le souvenir. C'était le dernier cadeau que lui offrait ce petit coin de terre d'Armor, où il avait vécu ses vingt premières années.
Il avait dû traverser les brouillards de sa jeunesse perturbée. Peu à peu, ceux-ci s'étaient dissipés pour faire place, tout d'abord, à un soleil timide luttant contre les nuages qui ne cessaient d'obturer l'éclat de ses rayons. Enfin, il repensait à tous ces jours heureux passés auprès d'Irène et de Jean-Yves dans la petite maison de granit dominant la baie. L'amour patient des gens du Tertre avait réalisé le miracle. Il était sorti progressivement de ses cauchemars. Il se sentait comme un oisillon abandonnant son nid douillet, décidé à voler de ses propres ailes. Cela ne lui faisait pas peur. Il y avait été suffisamment préparé.
La grande allée ressemblait au tunnel qui prélude à la révélation. Il fallait poursuivre le chemin dans le domaine des ombres, en regardant droit devant lui ce petit point de lumière qui grandissait au fur et à mesure de sa progression. L'inconnu était au bout du chemin : il n'allait pas tarder à s'en faire un ami. C'était sa vie, sa propre vie et il avait décidé de la prendre en main.
Bien souvent, durant les longues soirées d'hiver, devant les lueurs changeantes du feu de bois chantant dans l'âtre de la cheminée, il avait écouté les histoires presque incroyables des amants de Patmos. Comme lui, ils avaient été plongés dans un enfer d'incompréhension. Il leur avait été donné de revivre leur histoire. Curieux effet du hasard, que leur rencontre sur un paquebot de croisière. Étonnant, ce pèlerinage insolite les ramenant sur des lieux effacés de leurs mémoires et qui se révélaient peu à peu au fil des jours Cyrénée et Talamos ! Irène et Jean-Yves ! C'était comme un conte de fées dont il attendait la suite à la prochaine veillée. Et ce curieux Calydon qui ressemblait étrangement à leur ami Yvon, le vieux pêcheur ! N'avait-il pas joué un rôle essentiel dans "leurs vies" ? Ils étaient venus de si loin ! Peut-être tout simplement pour lui. Peut-être tout simplement pour l'aider à faire ses premiers pas dans un monde qui n'était pas le sien.
Alors, il se demandait quelle serait la suite de cette merveilleuse histoire : aussi bien pour eux que pour lui. Pour eux, il semblait que le récit s'arrêterait sur ce coin de lande, puisqu'ils y avaient enfin trouvé l'amour et découvert les motifs et le pourquoi de leur existence. Le pourquoi, il en était maintenant persuadé, c'était lui. Eux, ils continueraient à vivre heureux avec leurs certitudes, leurs croyances et le sentiment du devoir accompli. Pour lui, au bout du chemin, se serait la découverte d'un autre bonheur. L'amour aussi était là-bas, à la limite de cette tache de lumière qui ne cessait de grandir à chacun de ses pas.
Tout à sa rêverie, il fut étonné d'être déjà arrivé. Sur sa droite, un mur envahi par le lierre courait à dix pas de la route. Il le longea jusqu'à la grille monumentale qui donnait accès au domaine. Le cœur battant, il s'en approcha. Il sonna.
Des pas légers cliquetèrent sur le dallage de la grande allée. Elle s'avançait vers lui, belle comme une Cyrénée, vêtue d'une courte tunique blanche plissée, serrée à la taille par un cordon d'argent.