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Livre III : La Révélation

Chapitre 25




Il ne parlait pas. Tout était dans son regard et ce regard semblait être différent de celui des autres. Les yeux ne sont-ils pas le reflet de l'âme? Il faisait partie d'un autre monde, dont il gardait jalousement le secret. C'était le sien. De temps à autre, on aurait dit qu'il sortait de sa réserve, en essayant de communiquer par des gestes maladroits ou par des réactions déroutantes : des angoisses dont on ne pouvait pas soupçonner l'origine. Une espèce de révolte, en quelque sorte. C'était spontané et troublant à la fois. Pourtant, à la limite de son inconscient, subsistait un point commun avec le monde extérieur, amplifié par son handicap : un grand besoin d'amour que bien peu, dans leur incompréhension, étaient en mesure de décoder. Il paraissait en être frustré et le réclamait souvent avec une agressivité mal contenue. Cela faisait un peu peur et certains de ceux qui le côtoyaient, préféraient s'écarter de son chemin. Néanmoins, tout le monde l'aimait bien, dans le petit bourg : chacun à sa façon et selon sa sensibilité particulière.

Décidément, le Tertre Kaloen avait bien changé de visage. La maison de Jean-Yves s'était vidée de ses premières amours. Marie-Hélène avait pratiquement disparu de la mémoire du couple. Il ne s'étonnait même plus de ne plus la rencontrer dans le bourg. Jean-Yves s'était fait une raison. Le passé était le passé. Même s'il lui arrivait de rêver à ce corps superbe qu'il avait jadis tenu dans ses bras et qui jetait encore le trouble dans son esprit, il avait relégué définitivement ces images au rang des tentations. Il avait choisi. D'ailleurs, elle s'était éclipsée discrètement. Irène, la Dame de la Lande, avait désormais trouvé au Tertre sa vraie place et une autre raison de vivre, en adoptant d'emblée José, "l'innocent du village". Le ciel lui avait accordé l'enfant qu'elle ne pouvait pas avoir. Elle était comblée. Il était si attachant ! Attachant, c'était bien le mot. Il ne la quittait pas d'une semelle, sauf, parfois lorsque Jean-Yves l'emmenait avec lui arpenter la lande ou à ses parties de pêche avec le vieil Yvon.

* * *


C'était le cas aujourd'hui. Ensemble, ils descendaient le sentier de la Digue, pour rendre visite à leur ami. La petite crique paraissait déserte. Le bateau d'Yvon n'était plus à l'ancrage. C'était plutôt insolite. La cabane avait été vidée de son contenu et la porte bancale n'avait même pas été repoussée. Jean-Yves avait bien remarqué, à maintes reprises, le vieux pêcheur s'affairer autour de son embarcation. Rien d'anormal à cela : il l'avait depuis si longtemps négligée, qu'elle méritait bien quelques attentions et un bon travail de restauration. Il était alors bien loin de penser que son propriétaire avait décidé de lever l'ancre définitivement. Il en ressentit un grand vide, comme une espèce de chagrin qui n'aurait pas su s'exprimer.

Yvon avait accompli sa mission. Calydon de toujours, dispensateur de tous les conseils, confident des instants critiques, il avait sauvegardé l'équilibre du couple en lui ouvrant de nouveaux horizons. Discret plus que de raison, il n'avait plus qu'à se faire oublier. Si dans une autre vie, il lui était donné de rejouer son rôle d'Ange Gardien, il reviendrait volontiers s'arrimer à quelque port d'attache.

José pointait le doigt vers l'extrémité de la baie. Une sorte de plainte sourdait du fond de sa gorge: elle en disait plus long que tous les discours qu'il n'était pas en mesure d'exprimer. Il avait perdu un potentiel d'amour et il en était perturbé. En remontant le sentier, il serra un peu plus fort la main de son nouveau père, la tête baissée sur les cailloux du chemin, comme s'il cherchait à découvrir des traces de pas encore fraîches qu'aurait laissées son ami le vieux pêcheur.

Irène, surprise de les voir revenir si tôt, vint à leur rencontre. Après avoir appris la disparition d'Yvon, elle prit José dans ses bras pour tenter de lui faire oublier sa déconvenue. Il lui faudrait désormais un peu plus de tendresse pour rétablir l'équilibre affectif, qui vacillait à la limite de ses exigences primaires.

Déjà le crépuscule s'insinuait sournoisement dans les creux de la lande. Il était temps de rentrer. Ils aimaient cette heure magique et à la fois indécise, entre chien et loup, quand le soleil, déjà disparu derrière la côte opposée de la baie, projetait vers le ciel, dans une dernière bravade, ses rayons dans un dégradé allant du jaune le plus pur à un rouge-sang des plus agressifs. Ils restèrent tout de même un moment, le regard fixé sur la pointe des Guets, scrutant la mer étale, dans l'espoir d'apercevoir une voile se perdant dans les préludes de la nuit. Mais l'horizon était désert. Yvon s'en était allé avec tous ses mystères.

* * *


Irène et Jean-Yves étaient en train de découvrir qu'il ne suffit pas de se fondre dans un mysticisme de plus en plus élaboré pour avancer sur le chemin de la Connaissance. Il n'est pas bon de "se regarder constamment le nombril". Ce n'est pas une fin en soit. Lorsque l'on prend conscience que l'on fait partie d'un tout, il paraît logique de s'intéresser à son entourage, de partager ses valeurs et de puiser dans celles des autres. Il y a tant de richesses à y découvrir ! Même dans les méandres de l'âme d'un être en décalage avec nos habitudes de gens "normaux". Ils étaient désormais "en mission" à l'extérieur. Et quelle mission !

La vieille Angélique avait fait ce qu'elle avait pu en recueillant José et en l'aidant à vivre, mais, malgré tout l'amour qu'elle lui avait prodigué, elle n'avait pas été en mesure de le faire progresser, en essayant de le sortir pas à pas de son handicap. Était-ce possible ou non ? Était-ce vraiment souhaitable et nécessaire ? La question restait posée. Eux, ne se la posaient pas réellement. Ils avaient pris l'habitude de ne pas considérer José comme un être à part. Il partageait leur vie, leur tendresse, leurs habitudes. Tôt ou tard, par mimétisme, il finirait bien par leur ressembler ou, tout au moins, se reconnaître dans ce miroir qu'ils lui tendaient et dans lequel il aimait à se regarder. Il était bien au Tertre. Il se sentait chez lui. Il oubliait ses angoisses. Allait-il y trouver son havre de paix ? Son cerveau différent enregistrait chaque jour les milles attentions dont il était l'objet. L'amour d'Irène, ô combien si maternel, investissait le cœur de José. C'était devenu sa drogue quotidienne. Il avait trouvé en la personne de Jean-Yves un copain ou un grand frère, qui, au cours de leurs escapades, le distrayait et le sortait de son enfermement.

* * *


Les saisons se succédaient et métamorphosaient à chaque cycle l'aspect de la baie. Les genêts et les ajoncs se paraient de leurs fleurs à chaque renouveau du printemps. Alors, la cheminée du Tertre suspendait sa boulimie de bois de chauffage et ne fumait plus qu'aux heures des repas.

Si près de cette nature aux exigences quelque peu sauvages, qu'il ressentait mieux que quiconque, José sortait lui aussi d'une sorte de léthargie dans laquelle l'avaient plongé les frimas de l'hiver. Pour Irène et Jean-Yves, c'était l'heure des bilans. Pour eux, c'était incontestable, leur amour évoluait aussi au rythme des saisons et la sève qui engorgeait les taillis de mûriers, semblait les inviter à un peu plus de folies. Pour José, c'était une évidence, chaque réveil de la nature était intimement lié à des changements non négligeables dans son comportement.

Comme un jeune animal abandonnant son gîte, il s'élançait joyeux, au milieu des herbes folles de la lande, débusquant de leurs nids, par ses cris, mouettes et goélands. Épuisé par sa course folle, il s'étendait de tout son long au milieu des pâquerettes dont il humait le parfum avec une sorte de frénésie. Il avait même appris à en faire un bouquet qu'il allait offrir à sa mère adoptée ou adoptive (comme vous voudrez : c'est selon). Ce jour-là, il se releva et courut vers le Tertre.

- Pour toi !

Irène n'en croyait pas ses oreilles. Il avait parlé ! Un frisson presque sensuel parcourut les aréoles de ses seins. Oui, son émotion était physique. Durant les mois d'hiver, elle avait bien essayé de lui faire balbutier quelques mots. Elle n'en avait reçu, en réponse, que des sons inaudibles. C'était épuisant, même si l'on pouvait considérer cet exercice comme une amorce de dialogue. Elle le serra contre elle. Quelques larmes coulaient au milieu de ses rires. José les essuya du revers de la main.

- Non !

Il ne voulait pas qu'elle pleure et cela aussi, il savait le lui dire.

Elle n'était pas de celles à courir brûler un cierge aux pieds de la Madone de l'église du bourg. Et Pourtant ! Une petite flamme, certes vacillante, s'était allumée aux fins fonds de ses espoirs et elle saurait en remercier le Ciel à sa façon. Maintenant, elle était persuadée que beaucoup d'autres petites lumières allaient scintiller au fond du tunnel que traversait José. Il était en chemin pour venir les rejoindre. Il était en chemin pour leur apporter, en guise de cadeau, pas à pas, le résultat de leurs efforts.



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