C'était un amour qui avait changé de visage. Le doute et la crainte s'y étaient installés. Il n'y avait pas de conflit notoire, mais l'incertitude érodait peu à peu l'insouciance qui somnolait jadis au creux de leur sérénité.
Que pouvait-il se passer aux heures immobiles d'une existence figée dans un quotidien ordinaire? De jour en jour, allaient-ils se contenter d'attendre un improbable imprévu qui les délivrerait de ce statu quo ? L'ombre de Marie-Hélène planait sur le Tertre, jusqu'à venir se lover dans la tiédeur complice du grand lit de la chambre, à l'heure permissive des effusions les plus secrètes. Mais dans ces moments-là, ils étaient deux femmes à réclamer leur comptant d'amour. Il y avait la favorite du moment et l'autre, celle qui à tout instant pouvait venir perturber de son parfum l'atmosphère feutrée de leur cocon, comme un myosotis exigeant qui ne consentirait pas à se faire oublier.
Tout était devenu monotone: les vagues de la dune, les vagues de la mer, l'horizon incertain à la limite du large et surtout cette intimité qui les faisait jadis complices, à chaque instant de la journée. Irène se retranchait derrière la fatalité de son handicap, pour excuser une indifférence contre laquelle elle n'avait pas envie de lutter. Jean-Yves ne supportait pas de la voir se transformer, de jour en jour, en une amante un peu plus sage. Il assistait impuissant à cet état de fait, en se disant qu'ils arrivaient au terme d'un voyage trop longtemps désiré et qui n'avait pas tenu ses promesses.
Quelle drôle de chose que l'amour ! On l'attend… On l'espère Soudain, comme un feu follet fugace surgi des marécages, vers lesquels nous nous dirigions tout droit, il illumine notre chemin. Mais que cet instant est court ! Ensuite viennent les souvenirs qui ne nous lâchent plus.
* * *
Il arrive parfois que l'inspiration de l'écrivain s'enlise aux confins d'un horizon bouché qui ne lui donne plus l'envie d'y consacrer son temps. Il deviendrait ennuyeux s'il persistait à s'imposer de continuer l'élaboration d'un récit qui risque de ne plus intéresser personne, même pas lui. Les héros de son roman se sont figés sur un petit coin de lande bretonne, dans une existence un peu trop ordinaire, comme s'ils n'avaient plus rien à se dire, comme si tout leur vécu si riche de promesses, n'avait plus de sens pour l'avenir. C'est peut-être, pour lui, le moment de mettre un terme à cette exaltation qui, de chapitre en chapitre, le surprenait lui-même, le poussant sur le chemin de l'inspiration. C'est peut-être le moment de mettre un point final à ses élucubrations ou à cette envie fébrile d'écrire une histoire qu'il découvrait à chaque grincement de sa plume, comme guidée par une main qu'il ne pouvait identifier. Alors, il compte anxieusement les pages de son manuscrit, en se disant que son oeuvre n'a vraiment pas la consistance d'un livre digne de ce nom. Sagement, il le ferme et le jette dans le tiroir de l'oubli, rageant d'avoir été trahi par cette petite voix, qui, semble-t-il, avait décidé d'interrompre ses bavardages. Vexée, elle finirait bien par reprendre son rôle de muse. Dans ce cas, il ne serait pas rancunier. Docilement, il reprendrait l'écoute, ravi de poursuivre son oeuvre interrompue.
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Irène et Jean-Yves avaient-ils vécu pour rien, de vie en vie, une aventure aussi extraordinaire, pour qu'elle se termine d'une façon aussi banale ? Le Tertre n'avait pas tenu ses promesses. La Dame de la Lande en était la première déçue. Son Talamos avait sombré dans la routine de ses occupations ordinaires qu'elle ne pouvait partager à cause de son handicap. Elle se sentait piégée. Elle ne pouvait même pas envisager de partir, de reprendre son ancienne existence, qui, somme toute, avait été satisfaisante.
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La matinée était chaude. Une légère brise venue du large venait caresser de sa fraîcheur relative le visage d'Irène et jouait avec ses longs cheveux. Toujours à son poste de vigie, rivée à son éternel banc de pierre qu'elle ne quittait pratiquement plus, elle laissait un soleil indiscret tenter de déjouer l'obstacle de ses paupières closes. Il semblait qu'aujourd'hui, il arrivait à ses fins Elle secoua la tête Comme au travers d'un kaléidoscope, des lumières diffuses se jouaient au creux de ses orbites. Elle s'étonna à peine de ce cadeau du ciel. Elle se sentait trop bien, en cette matinée de printemps. Elle s'assoupit.
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Ce fut un rêve magnifique qui vint bercer ce moment de repos. Les nuages qui assombrissaient le ciel, dans son imaginaire, s'étaient soudain écartés et semblaient l'inviter à se fondre dans la lumière ainsi révélée. Elle avait l'impression de pénétrer dans un autre monde, dans lequel toutes les espérances étaient désormais permises. Un être de lumière la guidait par la main dans un jardin d'une beauté irréelle. Elle était impatiente de savoir ce qu'elle allait découvrir au bout de la grande allée qu'ils avaient empruntée. Elle se sentait déjà comblée, puisqu'elle était consciente qu'elle avançait vers un "après" chargé de toutes les promesses. Une nouvelle vie l'attendait au bout de ce chemin. Elle se laissait guider, docile, vers la révélation. Les doutes et l'abattement étaient restés accrochés aux ronces de la haie qui protégeait ce petit paradis Elle cherchait à identifier celui qui l'avait pris en charge : elle comprit que c'était son amant de toujours Elle ne s'étonnait même pas d'avoir la possibilité de contempler les fleurs qui l'entouraient. Là-bas, au bout de ses rêves, il y avait un petit sentier plongeant vers la mer, d'où allait surgir l'objet de toutes ses attentes. Elle était maintenant prête à accepter l'inattendu. Mieux, elle s'en remettait totalement à son Dieu de toujours qui ne l'avait pas oubliée au milieu de ses désespérances Elle ne pouvait retenir les larmes de bonheur qui jaillissaient de ses yeux, comme autant de remerciements adressés à la vie, consciente de sa vue retrouvée.
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Elle pleurait. Ses larmes avaient dépassé son rêve, pour être présentes à son réveil. Elle ouvrit les yeux et fronça les sourcils. Elle aperçut un homme tenant un enfant par la main, surgissant du sentier de la Digue. Oui, elle aperçut. Elle pouvait même le reconnaître: c'était Yvon, le vieux pêcheur. Il lui fallut un peu plus de temps pour identifier le jeune adolescent qui l'accompagnait.
Il était blond. Il tenait sa tête curieusement penchée sur le côté. Il sautillait sur les aspérités du chemin, un sourire figé sur les lèvres, se dandinant de temps à autres d'avant en arrière, comme un pantin en mal de représentation. Plus ils se rapprochaient d'elle, plus elle fut à même de le reconnaître. Mais oui, c'était José : celui que l'on appelait "l'innocent du village". Que de fois, elle l'avait croisé sans le voir dans le bourg ! Jean-Yves lui en parlait à chaque occasion et lui décrivait ce jeune adolescent qui avait été recueilli par la vieille Angélique. C'était l'ami ou le jouet de tous. Il était particulier : chacun l'accueillait d'une façon particulière. Il faisait partie intégrante de "l'environnement" et en aucun cas l'on ne pouvait le soustraire au "décor".
Dans sa surprise, elle n'avait pas eu le temps de prendre conscience qu'elle n'avait pas eu besoin des yeux des autres pour apercevoir les arrivants. Elle voyait ! Étaient-ce les larmes câlinement chauffées par les rayons de ce doux soleil matinal, qui avaient lavé son regard de son infirmité ? Était-ce cet ange louvoyant dans un autre monde, qui, approchant du Tertre, lui apportait ce cadeau du Ciel ? Elle se leva et vint à leur rencontre.
Yvon, surpris par l'attitude peu coutumière d'Irène, l'interpella :
- Attention ! Ne commets pas d'imprudences Le chemin n'est pas facile.
- Ne t'inquiète pas : tout est rentré dans l'ordre !
Le vieux pêcheur ne mit pas longtemps à comprendre. Lâchant la main de l'enfant, il s'élança vers elle et la prit dans ses bras.
- Quand cela est-il arrivé?
- En me réveillant, tout simplement.
Abandonnant l'étreinte de son vieil ami, elle tendit la main à José. On aurait dit qu'il avait spontanément fait fi de ses angoisses et de cette méfiance qu'il affichait envers les gens qui ne lui étaient pas suffisamment familiers. Il sauta au cou d'Irène.
- Que lui est-il arrivé ?
- Je l'ai trouvé au bas de la falaise. Il paraît que la vieille Angélique est morte, ce matin. Elle ne s'est pas réveillée. José n'a pas dû comprendre et s'est enfui de sa maison. Qu'allons nous en faire, maintenant ?
- C'est l'enfant du Tertre, à présent. Je le garde.
Elle n'avait pas pris le temps de réfléchir. Un cadeau en valait bien un autre : c'était tout aussi simple que cela. Le bonheur se partage au même titre que l'amour et de l'amour elle en avait à revendre et elle avait envie de le donner à sa façon.
- Rentrez, tous les deux. Vous prendrez bien quelque chose ?
José alla tout droit se camper devant la vieille pendule. Il rythma ses balancements sur le disque d'or qui l'invitait au dialogue. C'était sa façon à lui de dire aux "gens raisonnables" qu'il était à présent chez lui.
Quand Jean-Yves rentra, il trouva bien de l'agitation dans sa maison depuis trop longtemps silencieuse. Le vieil Yvon n'avait pas l'habitude de se fourvoyer jusqu'au Tertre. Ce n'était pas non plus l'attitude normale d'Irène de virevolter, en éclatant de rire, autour de la grande table, tout en préparant le repas. Et José ? Il fut bientôt au courant de ce qui se passait et ne trouva rien à redire, puisqu'il s'agissait du bonheur d'Irène. Pour elle, c'était la meilleure preuve d'amour qu'il pouvait lui donner.
Un nouveau rayon de soleil filtrait à travers le rideau de dentelle de la fenêtre du salon. Une curieuse silhouette se projeta sur le mur d'en face : c'était la mouette familière qui, à sa place coutumière, était venue participer à ces moments de bonheur.
Calydon avait fait, une fois de plus, ce qu'il pouvait pour guider ses amis vers de nouveaux horizons. A moins que ce ne soit qu'un pur effet du hasard ou un concours de circonstances. Quoi qu'il en soit, il était toujours là quand il le fallait.
Il prit congé dès la fin du repas et regagna sa cabane, persuadé qu'il n'avait pas perdu son temps, un sourire amusé aux coins de ses lèvres.