Il y a des endroits que l'on pourrait comparer à des ports d'attaches : on y revient toujours. Ils sont les témoins de toutes nos attentes, de toutes nos volte-face, de tous nos excès et de toutes nos amours heureuses ou contrariées.
Près de l'entrée du Tertre, le vieux banc de pierre, si souvent évoqué, était toujours là, conscient de son rôle, fidèle à cette vocation particulière de permettre que l'on s'y assoie, tout simplement : une halte nécessaire pour un moment de repos, avant de repartir plus sereins vers des futurs aléatoires. Il faisait face à la baie, de sorte qu'il était facile pour le regard de celui qui s'y attardait, de se perdre dans une rêverie propice à la méditation. C'était l'entrée de la grotte de Calloé transposée sur cette terre d'Armor. Le nouveau Talamos et sa tendre compagne aimaient à honorer de leur présence ce lieu de prédilection qui n'avait fait que changer d'apparence, en traversant les siècles. Ils avaient échoué sur un autre rivage et étaient devenus les maîtres de Kaloen. Qu'importait le lieu ? Peu importe l'époque. Ils y avaient tant rêvé et tant prié, à l'heure où se fixent les doutes ! Ils s'y étaient si souvent arrêtés pour remercier le Ciel de leurs moments de bonheur !
Pourtant, ce jour-là, Irène se sentait bien seule, assise sur ce banc, émouvante comme une femme de marin, le soir du grand retour. Son regard se perdait vers un horizon qu'elle ne pouvait distinguer. Elle attendait. Elle attendait Jean-Yves qui n'était toujours pas de retour. Elle se sentait de plus en plus perdue, seule dans son environnement embrumé qui la retenait prisonnière. C'était sœur Anne impatiente, espérant enfin voir revenir son chevalier de légende C'était l'attente avec ses impatiences et même ses instants de révolte. Elle était attentive au moindre bruit venant du sentier. Dans l'âtre, les derniers tisons finissaient de se consumer, en léchant de plus en plus paresseusement le fond de la vieille marmite suspendue au-dessus des chenets. La fidèle et incontournable pendule avait depuis longtemps vainement sonné l'heure du repas.
* * *
Malgré tous ses sens aux aguets, elle ne l'avait pas entendu venir. Il s'assit auprès d'elle sans un mot Ce n'était pas dans ses habitudes, cette approche discrète. On aurait dit un mari infidèle, au retour d'une escapade amoureuse, cherchant ses mots pour justifier sa conduite. Mais avait-il besoin de se justifier ? Certes, une femme l'avait retardé, mais c'était tout de même la sienne.
Il passa son bras autour de la taille d'Irène, comme s'il voulait par ce geste câlin atténuer les flots des remontrances qu'elle allait immanquablement lui adresser.
Avec un soupir qui semblait en dire long sur sa lassitude, elle posa sa tête sur l'épaule de Jean-Yves. Elle aussi chercha des mots justes, capables en même temps de l'interroger sur la raison de son retard, mais suffisamment retenus, pour ne pas le froisser. Quel était, en définitive, le plus fragile des deux ?
- Te voilà enfin !
Brusquement, elle n'avait plus envie de lui demander des explications. Elle se contentait d'exprimer une simple constatation, sur un ton de réel soulagement.
Jean-Yves, devant la sobriété de ces trois mots d'accueil aussi discrets que précis, se sentit désarmé. Il ne pouvait pas se lancer dans des explications compliquées. C'était inutile. Il alla droit au but.
- J'ai revu Marie-Hélène à l'église du bourg. Ensuite, j'ai été rendre visite à Yvon, à la petite crique de Lermot.
- Si tu as eu besoin de lui demander conseil, c'est que tu devais être bien bouleversé. Je te connais, Jean-Yves. Tu ne vas le voir que lorsque tu es en conflit avec toi-même. Comme s'il était le seul à pouvoir recueillir tes états d'âme ! Pourquoi n'es-tu pas venu me prendre au passage ? J'aurais été heureuse de t'accompagner.
- C'était une affaire d'hommes.
Ces simples mots n'étaient pas en mesure de la convaincre. Il ne tarda pas à s'en apercevoir.
- Ne cherche pas à te dérober. Depuis que ta femme est venue te rendre visite au Tertre, je sens bien que tu te poses des questions. Si nous en parlions franchement ? Lorsque Cyrénée occupait tout ton espace, tu étais libre de toute attache. Je suis revenu chez toi, après les révélations de Patmos. Mais voilà ! Marie-Hélène est reparue, espérant bien reprendre sa place auprès de toi. Est-ce que je me trompe ? Dis-moi franchement. Que dois-je faire au milieu de tout ce désordre ? Je suis devenue une femme handicapée, incapable de répondre à toutes tes attentes. J'en suis consciente et il serait mal venu de ma part de t'imposer le poids de ma présence.
Depuis combien de temps avait-elle préparé son discours ? Il jaillissait tout naturellement du plus profond de sa peine. Les heures d'attente d'aujourd'hui n'étaient que quelques gouttes d'eau faisant déborder une coupe trop pleine. Des larmes de découragement impossible à retenir avaient sauté la barrière de ses cils et s'égaraient sur le satin de ses joues.
- Pardonne-moi ! Je ne te savais pas si malheureuse. Je ne suis qu'un affreux égoïste. Je n'ai pas le droit de te faire souffrir avec mes histoires. Avoue que la situation est embarrassante. Quoi que je fasse, quelqu'un va souffrir à cause de moi. Que dois-je faire ?
- Marie-Hélène est ta femme. Tu ne peux pas l'empêcher de revenir, surtout si elle t'a demandé de lui pardonner. Pour ma part, j'ai réussi à voler quelques instants de bonheur. La boucle est bouclée. Tu avais retrouvé Cyrénée. Je suis désolé, mais elle ne va pas pouvoir rester longtemps auprès de toi. Et puis, la petite bergère en a assez de s'obstiner à courir après "ses moutons en cavale", sans jamais trouver le repos, se contentant de quelques haltes trop courtes près du petit ruisseau de la grotte de Calloé. Tu n'aurais jamais dû m'apprendre à aimer, car maintenant mon corps tout entier te réclame et ce n'est pas en m'en allant que je vais trouver le repos.
- Tu ne vas pas me quitter ?.
- Il n'y a pas d'autres solutions. Si je ne le fais pas, j'aurai toujours l'impression de voler la place d'une autre. Quand tu me feras l'amour, tu seras tenté de confondre l'objet de tous tes plaisirs.
- Ne parle pas comme cela ! Je t'aime et tu le sais. Donne-moi un peu de temps. Je parlerai à Marie-Hélène. Elle refera sa vie et nous nous marierons. Tiens, je laisserai le Tertre à Marie-Hélène et nous repartirons vivre à Patmos. Qu'en dis-tu ?
- Tu es complètement fou ! Je savais que tu étais rêveur, mais à ce point…
Déjà la petite île émergeait de leurs inconscients perturbés. C'était l'approche ineffable d'un petit coin de verdure surgissant de la mer, avec ses petites maisons blanches et ses barques de pêcheurs enchaînées au quai de tous les espoirs. Il y accosteraient dans le calme d'un matin de printemps, saluant la Citadelle qui ne leur faisait plus peur Saint-Jean l'Évangéliste aurait définitivement enterré, sous les ruines vétustes qui dominaient la baie, les frayeurs et les prédictions morbides de son Apocalypse. Les fantômes des moines, assagis par des siècles de remords, viendraient les accueillir pour les mener à l'autel de la petite église aux murs blanchis à la chaux, les invitant à célébrer des noces tant attendues. Ils franchiraient encore une fois le pont de bois à la sortie du village, emprunteraient le sentier qui serpente au milieu des oliviers, suivraient le cours du petit ruisseau clapotant sur son lit de cailloux usés et gagneraient la grotte de Calloé pour une nuit d'amour. Talamos, de retour, revêtirait sa toge bleu-azur, rependrait son gros médaillon à son cou, tandis que la nouvelle Cyrénée se métamorphoserait en une jeune bergère ravissante dans sa tunique blanche plissée, serrée à la taille par un cordon d'argent. L'entrée de la grotte, débarrassée de la végétation qui l'envahissait, laisserait entrer à flot une lumière méditerranéenne, qui viendrait insidieusement mettre en transparence le léger vêtement d'une promise dévoilant ainsi à son amant les contours de son corps révélé.
Tous les deux s'étaient tus, comme emportés par ce rêve qu'ils semblaient partager. Il n'y avait pas de réponse immédiate à leur problème. Ils rentrèrent décrocher la marmite qui avait fini de chanter. Ils expédièrent à la hâte ce repas décalé, impatients de s'étendre sur le grand lit de la chambre. Il n'y avait pas meilleure manière de faire taire leurs angoisses.
La mouette familière avait repris son guet à sa place habituelle. Elle observait un silence attentif, impatiente d'entendre les chants d'amour qui n'allaient pas manquer de s'échapper par la fenêtre entrouverte. Provisoirement tout semblait rentrer dans l'ordre. Ainsi va la vie et les amours plus ou moins contrariées.