Il faut savoir attendre son temps et ne pas bousculer l'Ordre Établi. Les lois qui régissent nos misérables vies sont impénétrables. Dans le brouillard désolant que nous traversons à certaines périodes de nos existences, il y aura forcément, un jour, une petite éclaircie. Les temps de pluies ne sont pas éternels : les nuages ne peuvent pas perpétuellement déverser leur grisaille. A un moment donné, ils se déchirent, en laissant apparaître dans le ciel des filets d'argent. C'est le temps de l'Espérance. C'est le temps tant attendu où va se tourner une autre page de notre histoire. Mais ne fallait-il pas endurer les rigueurs de l'hiver, pour savoir apprécier les renouveaux du printemps ?
Si l'on réfléchit bien, il y a une certaine logique dans le déroulement de nos destins. Il ne faut surtout pas sauter les chapitres : nous risquerions de ne plus rien comprendre à notre histoire. Chaque vie successive, pour ceux qui sont conscients de cette évidence, a ses points communs et ses repères. Par contre, certains ont assez d'une vie pour accéder à la Connaissance. A quoi bon se torturer l'esprit sur le bien-fondé de ces croyances ? Ce n'est pas l'important. L'important, c'est de ne pas perdre de vue le but final de nos cheminements. Il faut se hisser chaque jour un peu plus vers la Lumière Il faut savoir attendre, lorsque le chemin n'est plus praticable, que la boue des ornières ait évacué le trop plein de leurs eaux. Continuer à espérer, quand tout n'est que désespérance.
Il ne faut pas en vouloir à ceux qui s'insurgent parfois contre des croyances ou des religions qui semblent les avoir fait passer par des chemins tortueux et terriblement décevants. Certes ces errances laissent des traces profondes. Mais qui sait si elles n'étaient pas nécessaires ? Les religions sont ce qu'elles sont. Elles ont pour point commun une certaine recherche de spiritualité, une quête d'un Dieu inconnu que l'on peut appeler de n'importe quel nom : Celui qui est le commencement et la fin, le facteur commun de toutes nos interrogations, celui qui est, quoiqu'en disent certains, la création même dans laquelle nous nous fondons. Et c'est là tout le mystère ! De quel droit et en vertu de quelle intelligence, pouvons-nous nous permettre de déchiffrer ces énigmes ? Ce n'est pas à notre portée.
Jean-Yves avait bien compris tout cela. Tout en veillant sur le rétablissement d'Irène, il lui parlait de ses croyances, comme jadis Talamos initiait la petite Cyrénée. C'était des échanges qui se mariaient si bien à leur complicité amoureuse ! Le sourire de leur Dieu penché sur leur nouveau bonheur éclairait leurs dialogues. Peut-on logiquement penser qu'il y a une façon de croire et une façon d'aimer ? Pour eux, la question ne se posait pas. Ils avaient rapidement découvert que ces deux réalités étaient indissociables : c'était une évidence. C'était toujours d'amour qu'il s'agissait, mais d'un amour agrandi par le zoom d'une spiritualité consentie et partagée.
* * *
Les curieux du village avaient pris l'habitude d'apercevoir, sur les sentiers du bord de mer, ce couple insolite qui vivait à l'écart de leur routine quotidienne et de l'agitation du bourg. Irène avait été plutôt bien adoptée, malgré ses origines citadines. Son accident, longuement commenté à l'heure des veillées, avait fait d'elle l'énigmatique "Dame de la Lande". Discrètement, elle apparaissait, claudiquant au bras de Jean-Yves, à l'occasion de menues emplettes chez les commerçants du coin. Une certaine épicière la dévisageait avec un peu plus d'insistance. Irène, au courant de ses frasques amoureuses, savait alors lui octroyer un"regard" discrètement condescendant et quelque peu complice.
Mais ce qui étonnait le plus les gens, c'était l'attitude de Jean-Yves. Il ne reconnaissaient plus en lui le légendaire coureur de jupons qui semait jadis la zizanie dans le cœur des femmes de la contrée. Certaines devaient le regretter et même jalouser sa nouvelle compagne. Mais ce qui dépassait l'entendement, c'était de le voir assidûment franchir le seuil de l'église du bourg. Quelle mouche l'avait-elle piqué, lui de réputation si "païenne" ? Le vieux curé, ravi de ce qu'il croyait être une inespérée conversion, se rappelait son petit protégé de la guerre, devenu par la suite un suppôt de Satan et qui revenait, telle une brebis égarée, reprendre sa place au sein de son troupeau. Il ne pouvait pas le traiter d'hérétique : il ne connaissait rien de ses croyances profondes "pas très catholiques". C'était mieux ainsi. Il faisait si bon à l'ombre des voûtes romanes. Dieu y était si présent, malgré ce fatras de bondieuseries qui encombrait les lieux.
Ce matin-là, venu seul s'y recueillir, il eut la surprise de voir Marie-Hélène agenouillée aux pieds de la statue d'un saint oublié. Ils se dévisagèrent avec le même étonnement. Sans doute, le pardon qu'elle avait tenté de lui arracher, venait-elle le quérir à "l'échelon supérieur" ? Il ressentit pour elle un sentiment de gêne. Les mânes des gisants aux quatre coins de l'édifice n'allaient tout de même pas se liguer pour tenter de les réunir ! Il aurait dû, troublé par la présence insolite de Marie-Hélène, rebrousser chemin et remettre à plus tard ses "dévotions particulières". Il n'en fit rien.
La présence de sa femme apparemment à la dérive, pour s'être fourvoyée, contrairement à ses habitudes, dans ce lieu de prières, le renvoya sur les chemins presque oubliés de leurs amours malmenés. Discrètement, il la regardait. Elle était là, toujours aussi belle et séduisante, troublant cet espace destiné au recueillement, avec toutes les subtilités inconscientes d'une féminité qui, sans s'en rendre compte, avait quelque chose d'indécent. Troublé au plus profond de sa virilité remise en éveil, à distance respectable, il se surprenait à respirer un parfum subtil et combien érogène, qui lui rappelait tant de souvenirs d'intimité.
Le moment n'était vraiment pas à la méditation. C'était l'Ève des premiers jours, métamorphosée par son premier péché, prenant conscience de sa nudité dévastatrice, qui venait jeter le trouble dans les sens de ce nouvel Adam en recherche d'Absolu. Elle le connaissait si bien ! Elle était si maîtresse de son pouvoir ! Les signaux télépathiques jaillissant de son âme tourmentée et se répercutant en écho contre les arcades de la nef, venaient frapper de plein fouet celui qui, sans s'en rendre compte, était à sa merci. Anesthésié par tant de séduction, Jean-Yves n'avait des yeux que pour ce corps de femme aux formes si parfaites, ce corps qu'il connaissait si bien et qui avait encore le pouvoir de le bouleverser. Satan avait-il investi la Maison de Dieu ? C'était plus subtil que cela. Elle était malgré tout sa femme. Les nuits d'amour dont elle lui avait fait don, ne pouvaient pas aussi facilement s'effacer de sa mémoire Pareil à des points d'acupuncture reliant les méridiens de ses fantasmes, il avait appris à déceler chaque parcelle de cette peau susceptible de la propulser vers des extases qui la laissaient anéantie. Il ferma les yeux, comme pour échapper à une tentation insoutenable. Malgré cela les images de leurs anciennes folies amoureuses continuaient à émousser ses dernières résistances.
- Mon Dieu ! Ne me laissez pas succomber.
Il se leva. En passant à sa hauteur, il fut sur le point de faire escale dans ce havre ouvert à toutes les promesses. Ce regard plein de tendresse qu'elle posait sur lui, allait-il l'acculer dans ses derniers retranchements et le faire consentir à un pardon qu'il ne pouvait donner ? Elle eut conscience de son trouble. Elle lui tendit la main.
Il est de simples gestes qui ont plus de pouvoirs que de savants discours. Il la prit dans ses bras.
- Que veux-tu que je te dise ? Que veux-tu que je fasse ?
- Rien de plus: tu le fais si bien !
Les houles d'autrefois s'étaient déchaînées. Les passions fatiguées reprenaient vigueur après un interlude nécessaire. Ni l'un, ni l'autre n'avait envie d'écourter cette étreinte. Le soleil se jouant au travers des vieux vitraux, jetait des feux de quatorze juillet sur le couple enlacé. N'avaient-ils pas tous les deux le cœur en fête ? Était-ce le moment de tout pardonner ? Qui devait pardonner à qui ? Elle avait quitté le domicile conjugal : c'était un acte majeur. Mais lui ? Malgré sa place tenue au Tertre Kaloen, combien de volages paysannes avaient partagé sa couche? Et maintenant, il y avait Irène. A ce moment, il ne se sentait vraiment pas une âme de comptable pour expertiser leurs abandons réciproques Le souffle chaud de Marie-Hélène revenait faire frissonner les contours de ses lèvres et c'était un moment si intense !
Mais quelque part, sur le sentier de la falaise ou assise sur le vieux banc du Tertre, surprise par cette absence qui se prolongeait, Irène attendait son retour.
- Va, Jean-Yves ! Elle va s'inquiéter.
C'était une phrase déjà entendue lors de la fameuse visite de Jean-Yves à Marion, à la villa des "Hauts".
Marie-Hélène avait eu son petit comptant de bonheur : c'était déjà beaucoup pour aujourd'hui. C'était certainement pour cette raison qu'elle, de nature si jalouse, devenait subitement si généreuse. Elle avait déjà payé si cher son imprudente escapade ! Son instinct de femme devait lui dicter les subtilités d'une stratégie qui l'amènerait à mieux apprivoiser des élans qui lui paraissaient si sincères.
- A bientôt, Marie-Hélène !
- C'est cela, Jean-Yves. A bientôt.
* * *
La clenche du lourd portail se refermant sur ce petit bonheur, avait répercuté des échos dans le calme feutré du Saint-Lieu. Ils se mêlaient aux battements du cœur de Marie-Hélène reprenant ses esprits, au rythme d'"Alléluias" encore frileux, freinés par tant de points d'interrogation.
Les yeux plissés par la lumière agressive qui lui bondissait au visage, au sortir de la pénombre de l'église, Jean-Yves restait en arrêt sur le parvis désert.
- Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il m'arrive ?
Indifférent aux gens du bourg qui pouvaient l'épier derrière leurs volets, il s'assit sur les vieilles marches moussues. Le spectre de ses amours en balance jetait la confusion dans son esprit. Il ne s'agissait plus des velléités amoureuses d'un passé qu'il avait condamné. Il était confronté à deux réalités incontournables. Son esprit vagabonda vers les rives lointaines de l'île de Patmos, où le destin lui avait, semble-t-il, tracé son chemin. Cyrénée était enfin revenue sous les traits de ses amours d'aujourd'hui : Irène qu'il avait eu la patience d'attendre. Tout, jusqu'à cet instant, semblait découler d'une merveilleuse logique. Et voilà que le présent le rattrapait… Pour la première fois, il se sentit perturbé à l'idée de regagner le Tertre.
Déjà, la pointe des Guets se profilait à l'horizon. Il arriva à la croisée des chemins. Par la gauche, il accéderait au Tertre. A droite, c'était le sentier de la Digue. Il hésita un moment et prit à droite.
Il descendait maintenant vers la petite crique nichée en contrebas. Couchées sur le flanc, quelques barques de pêcheurs attendaient la marée pour pointer à nouveau leur mât vers le ciel. L'endroit paraissait désert. Des cabanes en planches, coiffées de plaques de tôles rouillées, paraissaient inhabitées. Pourtant, Jean-Yves se dirigea tout droit vers l'une d'elles.
Il n'eut pas besoin de frapper à la porte. Son occupant l'avait entendu venir et s'était extirpé de son repaire. Grand, sec et noueux comme un cep de vigne, se déhanchant à l'intérieur d'une combinaison manifestement trop grande pour lui, la tête flanquée d'une casquette fatiguée, le visage buriné par les embruns, le regard d'un bleu indéfinissable, exprimant toutes les symphonies qui avaient bercé les multiples escales de sa vie de marin, le geste lent et posé d'un homme qui a désormais tout son temps, il tendit la main à son ami. Intrigué par cette visite peu coutumière, mais peu enclin à la curiosité, il se contenta de regarder Jean-Yves et d'attendre.
- Yvon, j'ai besoin de tes conseils.
- C'est ce qui me semble. Tu me parais en effet bien perturbé !
Au moment, où il s'apprêtait à lui répondre, la cloche de l'Angélus de midi résonna au fond de son âme. Elle lui rappela que là-bas, à l'ombre de l'église, Marie-Hélène interrogeait peut-être encore le ciel. Elle lui rappela d'autres d'Angélus égrenant leurs "Ave" dans une île perdue des Sporades, pour la belle Cyrénée, ou pour l'insondable Irène. Les trois coups répétés, suivis de joyeuses envolées, auraient pu lui remettre en mémoire tant d'agréables souvenirs. En cet instant, ils n'avaient plus la même signification : c'était comme un Angélus du soir annonçant un prochain crépuscule, avec ses doutes et ses appréhensions.
Yvon posa sur Jean-Yves un regard plein de bonté. C'était Calydon revenu de son île lointaine. Il était toujours là quand on avait besoin de lui. Il avait compris que cette visite n'était pas une simple visite amicale. Son bon sens et sa compréhension naturelle allaient, un fois de plus, être sollicités.
Il écouta Jean-Yves sans l'interrompre, appuyé contre sa vieille barque délabrée, comme s'il voulait la prendre à témoin de la tempête qui secouait l'esprit de son ami.
La mer commençait à lécher l'étrave tournée vers la mer, comme pour l'inviter à un nouveau voyage. Mais cette fois, on ne lui demanderait pas de favoriser la fuite d'un Talamos en cavale. Le voyage du requérant était intérieur. Elle n'était pas concernée. Alors, elle se contenta, nonchalamment, de se balancer au rythme des premières vagues qui envahissaient la petite crique.
La mouette du Tertre, toujours aussi curieuse, était venue jusque-là pour glaner quelques renseignements susceptibles d'enrichir le palmarès de ses indiscrétions Il est à croire qu'elle se sentait désormais faisant partie du cercle fermé de ce trio d'amis !
- Va retrouver Irène. Tu ne peux pas la faire attendre plus longtemps.