Il s'était endormi. Ce n'était plus l'impressionnante spirale qui l'emportait vers de nouvelles révélations. C'était un rêve ordinaire qui avait surgi des profondeurs de son inconscient, pour le guider vers des chemins qu'il était appelé à emprunter.
Parmi ces chemins qui guident nos vies, il y a ceux que l'on avait oubliés: nos vies antérieures que bien peu ont le privilège de découvrir. Viennent ensuite ceux qui ont pris naissance dans les âges reculés de notre enfance et qui marqueront à jamais l'orientation de notre vie. Parfois, un Dieu plus généreux nous révèle le tracé de ceux qu'il nous invite à suivre. Je dis bien "invite", car personne, pas même Dieu, ne peut empiéter sur notre libre-arbitre : c'est une liberté qui peut nous coûter cher, mais c'est ce qui lui en donne toute sa valeur.
* * *
C'était un parc étrange, certainement lourd d'un passé qui se lisait sur le gigantisme de ses arbres. L'ombre qu'ils projetaient sur les allées, baignait d'une fraîcheur agréable le visiteur attentif à ce décor qu'il était en train de découvrir. Une rangée de vieilles maisons aux toits moussus et aux murs endeuillés par le temps, délimitait un côté de ce vaste enclos. Ce quidam semblait rechercher une présence. Il n'eut pas longtemps à attendre. Sortie de derrière un buisson de lauriers masquant l'entrée de sa demeure, une belle femme blonde s'avançait vers lui. Elle avait la démarche hésitante. La tête haute, une canne de roseau à la main, elle interrogeait l'espace qu'elle devait affronter. Plus elle s'avançait, mieux il découvrait son charme insolite, mais il ne pouvait pas encore l'identifier. Quand elle fut à sa portée, il put enfin l'interpeller par son nom.
- Irène !
C'était bien elle. Une telle beauté ne pouvait appartenir à aucune autre. Chose étrange, elle ne sembla pas le reconnaître tout de suite. Après quelque hésitation, elle le prit par le bras et l'invita à venir s'asseoir sur un banc de jardin, à l'abri d'un chêne centenaire.
- Approchez-vous que je puisse mieux vous voir.
Ses yeux émeraude, perdus en une quête excessive, semblaient voilés par une étrange impression d'incertitude.
- Ne faites pas attention si je vous regarde un peu de côté: je vous vois mieux ainsi Je suis presque aveugle. Il paraît que cette manière de dévisager les gens est une coquetterie qui me donne un charme supplémentaire !
Elle se permettait de plaisanter, comme si elle essayait de se moquer de son handicap. Sa voix avait des vibrations d'une sensualité rare. On la sentait plus femme que femme et d'une sensibilité qui semblait décuplée par le fait de son infirmité. Tout était dans le geste, dans l'expression et dans l'aura irrésistiblement possessive qui débordait de sa personnalité. C'était l'amour en offrande Câline, délibérément provocatrice, malgré un air de gentille pudeur qui ne cadrait pas tout à fait avec sa spontanéité naturelle, elle se voulait disponible aux désirs inavoués qu'elle inspirait.
Captivé par le charme insolite que dégageait cette féminité envoûtante, distrait, le visiteur était de plus en plus incapable de soutenir le dialogue presque intime qui s'était établi spontanément entre eux. Il était troublé. Il subissait intérieurement des ravages que l'on aurait pu assimiler à un coup de foudre inattendu.
Un pan de sa jupe, délibérément en manque d'attaches, avait glissé sur le satin de sa cuisse, dévoilant une jambe superbe. C'était un appel à la tentation ! Cette femme étrange érotisait vraiment son espace, comme une invite à la caresse, prélude de la possession.
Consciente de son pouvoir, le voile de ses yeux s'étant apparemment déchiré pour laisser le passage à une invite plus directe, elle le tenait maintenant à sa merci. Elle lui offrit ses lèvres. Elles avaient le goût d'un fruit gorgé de promesses.
* * *
Jean-Yves se retourna sur sa couche et le rêve s'évanouit. La frustration était trop forte et le tira de son sommeil. Qu'importe ! Le souffle d'une Irène plus tangible chantonnait à ses côtés et lui rappelait sa présence.
Un rayon de soleil encore frileux jouait dans les boucles blondes d'Irène qui auréolaient son front un peu trop pâle. C'était le petit matin de tous les bonheurs. Dans un instant, elle allait se réveiller et gratifier de son sourire son amant attentif, penché sur elle : pour rien au monde, il ne voulait manquer cet instant.
Trop impatient, il prit entre ses mains le visage de son aimée et déposa sur ses lèvres la caricature évidente de tous ses désirs accumulés. Il fallait investir avec précaution l'objet de toutes ses attentes : il était si fragile !
Un soupir profond souleva la poitrine de la dormeuse. Elle ouvrit les yeux. Un sourire étonné irisa l'opale d'un regard en fuite cherchant à discerner l'objet de tant d'attentions. Elle s'étonna de cette tentative avortée, fronça les sourcils, tenta encore de distinguer le visage de Jean-Yves penché sur elle et devant cet échec éclata en sanglots.
Il est ainsi des moments où le désarroi sait se mêler aux élans d'amour. Quoi d'étonnant ? Il n'en est pas exclu. C'est un moment de peine que l'on ne peut partager qu'avec l'être aimé, sans avoir à s'expliquer, puisqu'il est là attentif, à l'écoute de l'autre.
Jean-Yves n'était pas dupe. Aidé par son rêve prémonitoire, il avait compris qu'Irène ne pourrait plus contempler la lande, comme par le passé. C'était une des conséquences de son terrible accident. Loin de se cabrer devant cette évidence, il acceptait. Désormais, il se devait d'être celui qui rassure, celui sur qui elle était en droit de compter, son bâton d'aveugle et la lumière qui guiderait ses pas. Mais les mots lui manquaient pour le lui dire. Comment lui faire comprendre qu'il l'avait spontanément prise sous sa protection ?
Alors, poussé par un désir dans lequel se mêlait le besoin d'apaiser l'angoisse d'Irène et le trouble suscité par le contact de ses mains sur le féminin satin de cette peau vibrant déjà sous ses caresses, il accentua son approche. Il investissait son cher visage, son cou, ses épaules et ses seins qui se dressaient déjà comme une approbation. Peu à peu, son ventre frémissant dans l'attente d'attouchements plus précis, se tendait sans la moindre pudeur vers l'auteur de ces privautés.
Offerte, les frissons de l'amour venant lui rendre hommage, comme elle l'avait tant désiré sur le chemin des Douaniers, heureuse et défaillante, elle acceptait ce moment. Elle avait laissé sur les branches salvatrices de son arbre ses inhibitions et son refus de se donner. Peu importe si elle distinguait à peine l'auteur de ses plaisirs Elle n'en ressentait que plus l'alchimie délirante qui faisait d'elle la petite bergère de Patmos vaincue, qui se donnait avec bonheur pour la première fois.
Un éclair fulgurant, tétanisant chaque parcelle de son corps en éveil, vint clôturer la fin de toutes ses attentes Elle gémit de plaisir Elle cria son bonheur de se retrouver enfin femme, au moment où Jean-Yves perdait pied, collé contre son ventre. Ils restèrent longtemps soudés l'un à l'autre, échangeant leurs richesses complémentaires.
Le vol d'un noir corbeau chargé de toutes les malédictions et d'un karma n'ayant plus de raison d'être, sembla s'échapper de la maison du Tertre, dans des battements d'ailes de misère. La mouette fidèle, ayant pris l'habitude de veiller sur le déroulement chaotique de la vie du couple, repris sa place sur le rebord de la fenêtre, curieuse comme une pie, ne voulant manquer, sous aucun prétexte, la suite des événements.
- Si tu savais combien je t'aime !
L'un ou l'autre aurait pu formuler ces mots qui clôturaient si bien le premier échange charnel de leur passion. Ils ne les avaient même pas murmurés : chaque parcelle de leur corps les exprimait à sa façon.
- Je suis si heureuse ! Pardon de t'avoir fait attendre si longtemps ce moment. Mais que vas-tu faire de moi ? Je suis infirme et aveugle. Je n'ai pas le droit de t'imposer une telle charge.
- Je vais continuer à t'aimer. N'est-ce pas suffisant ?
Pour toute réponse, étourdie aussi bien par les jeux de l'amour que sollicitée par trop d'efforts, au sortir d'un sommeil artificiel qui était loin d'être réparateur, elle lui sourit, caressa la main qui tardait à la libérer et ferma les yeux.
La mouette familière se contenta d'exprimer son contentement par un frémissement soyeux de ses ailes, avant de s'envoler pour annoncer la bonne nouvelle à ses consœurs de la grève.
* * *
Marie-Hélène n'avait pas quitté le bourg. Désorientée, elle avait trouvé refuge à l'hôtellerie de la place, en attendant je ne sais quelle invite, afin d'aller porter sa peine un peu plus loin ou se laisser emporter par un amant de passage qui saurait lui faire oublier sa déconvenue.