caloucaera romans




Livre III : La Révélation

Chapitre 20




Elle était là, allongée sur le grand lit de la chambre. Depuis combien de temps ?

Jean-Yves, rivé à son chevet, attendait un hypothétique réveil. Les heures et les jours s'égrenaient, porteurs de toutes les espérances et griffés de moments de profonds découragements.

Mais, elle était là !

Elle semblait dormir. Elle semblait s'attarder dans des rêves égoïstes qu'elle n'aurait pas eu envie de partager. C'était un peu comme si elle voulait rester en retrait de ce monde, tant qu'elle ne se sentirait pas le courage de le réintégrer. Elle devait-être bien ainsi, entre ciel et terre, perdue dans les mouvances de cet état particulier. Ce n'était pas dans l'ordre des choses, mais cela paraissait lui être indifférent. Pourquoi trop de précipitations pour réinvestir un corps écartelé, cassé et meurtri au plus profond de sa chair ? Au moins, pour le moment, ce corps ne la faisait pas souffrir.

Oui, elle semblait dormir et Jean-Yves veillait sur son sommeil, attentif et inquiet. Un souffle apaisé glissant entre ses lèvres, susurrait à son compagnon qu'elle était en transit et qu'il pouvait continuer à espérer. Il en respirait la chaleur suave et quelque peu fiévreuse. Il aurait aimé prendre cette bouche aux contours si sensuels, pour y insuffler sa propre vitalité, mais il hésitait à venir troubler cette fragilité endormie De temps en temps, avec d'infinies précautions, ses mains s'égaraient sur ce visage aimé qui restait douloureusement indifférent à sa caresse.

Il veillait à ses côtés C'était sa place. C'était même un privilège! Il avait été choisi par son Dieu de toujours, pour veiller sur elle et pour ne pas rater ce moment tant attendu, où les yeux de son aimée allaient se décider à s'ouvrir. Il serait là, le premier, à capter les premiers signes de sa résurrection.

* * *


Qu'avait-il de si particulier son amour d'aujourd'hui ? Que de fois, il avait essayé d'en sonder les mystères ! Ce n'était pourtant pas la première fois qu'une femme venait troubler ses pensées et ses sens. Chaque rencontre était inscrite différemment dans le registre de son âme: c'était un éventail qui couvrait de son ombre l'attirance d'un jour, le frisson plus tenu d'un embryon d'amour qui étonne, le sentiment plus profond de vivre quelque chose d'exceptionnel. Par dessus tout cela, planait encore le souvenir d'un bouleversement indicible: c'était Narcisse qui tout à coup découvrait, penché sur l'onde de tous les bonheurs, un visage qui semblait n'être que le reflet de son propre visage, avec toutefois cette incroyable différence qu'il apportait la part de féminité, qui venait combler ses aspirations les plus profondes. C'était alors le complément de toutes ses attentes. Jean-Yves avait jadis connu ces moments qui ne s'étaient jamais plus renouvelés. Il les revivait en pensée, tout en restant attentif au moindre signe de réveil de son amie.

Son esprit s'envolait vers un petit coin d'Allemagne. C'était au temps de son service militaire. Il aurait bien été incapable de dire si l'amour qu'il avait ressenti alors, pour la première fois, était comparable à celui qu'il ressentait pour Irène. C'était le premier. Il était forcément auréolé de tous les mystères de la découverte, de toutes les impatiences de la jeunesse et de ce manque de maturité qui engendre tous les excès. Elle s'appelait Ruth. Dès le premier soir de leur rencontre, elle était venue tout simplement se glisser dans son lit, comme une jeune chatte. Il l'avait accueillie avec beaucoup d'émotions et de tendresse. C'était comme une première nuit de noce. Pour la première fois, une fille partageait sa couche et s'était endormie dans ses bras. Il se souvint avoir respiré avec bonheur ce jeune corps à l'abandon, qu'il apprenait tout naturellement à érotiser de ses caresses, même si ses mains paraissaient encore malhabiles. La jeunesse nous fait don de ressources innées pour inventer les gestes qui conviennent Elle s'était donnée sans résistance : elle attendait ce moment. Ses plaintes étaient un vrai bonheur. Il avait su à cet instant qu'il ne pouvait s'agir d'un amour de passage. C'était comme un état de grâce ! Comme un voleur, l'amour l'avait pris au dépourvu et c'était merveilleux.

- Je t'aime, ma petite Ruth !

Il lui avait crié le sentiment profond qu'il éprouvait pour elle. C'était spontané et grisant, à la fois. Son cri était venu ricocher contre le cœur de cette fille et avait trouvé un écho favorable.

- C'est bien vrai ? Il ne faut pas jouer avec ces mots-là ! Comment peux-tu en être sûr ? Nous nous connaissons à peine.

Troublé par cette évocation au charme toujours présent, il contemplait avec une infinie tendresse sa belle endormie. Toute une vie séparait ces deux femmes si différentes. Il avait mûri. Entre ces deux amours, les fantômes de ses conquêtes de passage, s'estompaient dans le brouillard de l'oubli. Que de temps perdu ! Il ne fallait surtout pas qu'Irène capitule, au plus fort du combat qu'elle était en train de mener. Auprès d'elle, il avait redécouvert "les chemins oubliés" du véritable amour : sa vie ne pouvait plus avoir de sens sans elle.

La femme, souvent imprévisible et parfois décriée, est pourtant pour l'homme une source de Salut. C'est à ses côtés qu'il trouve les moyens de se transcender. Elle cristallise ses désirs et les apaise en se donnant à lui. Grâce à elle, il peut accéder à d'autres dimensions.

* * *


Un nouveau crépuscule descendait sur la lande. Jean-Yves se leva pour allumer sa vieille lampe à pétrole qu'il préférait à l'agressivité du moderne plafonnier. Les ombres qu'elle projetait étaient plus rassurantes et plus intimes. Il revint se mettre à l'écoute du moindre petit signe qui pourrait redonner un sens à sa vie en arrêt.

Les cailloux de l'allée crissèrent sous un pas hésitant. On frappa à la porte. Jean-Yves avait reconnu la démarche de Marie-Hélène et sa façon particulière d'annoncer sa venue. Allait-il lui ouvrir ?

- Ma parole ! Elle se croit encore chez elle, celle-là.

Il n'avait pu réprimer ces paroles d'agacement et de contrariété. D'un pas traînant, il alla ouvrir à sa femme "en visite".

Elle se tenait dans l'encadrement de la porte, les yeux baissés, humble et soumise, comme l'enfant prodigue réintégrant la maison de son père. Qu'espérait-elle ? Un pardon un peu trop facile ? Pourquoi ce retour ? Était-elle repue ou déçue de ses égarements amoureux ? Ses traits un peu trop tirés annonçaient les stigmates d'une lassitude évidente. A partir de quels indices peut-on décemment déclencher les balises d'un sauvetage improbable ? Où était la limite entre le repentir et l'opportunité ? Jean-Yves s'autorisait à penser qu'elle n'avait pas d'autres alternatives que de rentrer "chez elle", après des moments de folies qui n'avaient pas tenus leurs promesses.

- Entre ! Je ne vais pas tout de même te laisser dehors !

L'invite était restrictive et ne pouvait, en aucun cas, s'assimiler à la joie de retrouvailles attendues.

Marie-Hélène fit quelques pas à l'intérieur. Elle était grave. Avec une nostalgie qui ne lui était pas habituelle, son regard faisait l'inventaire de tous les objets qui lui étaient jadis familiers. Deux larmes roulèrent sur ses joues, lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le vieux canapé du salon : il avait connu tant de turbulences, aux temps pas si lointains de ses échanges sensuels, sinon amoureux, avec Jean-Yves. Elle avait tout gâché. L'homme qui la recevait dans "leur maison" ne semblait pas disposé à reprendre ces joutes perpétrées dans un passé révolu. Il aurait fallu si peu de choses pour qu'elle conserve sa place au Tertre Kaloen : faire taire cette sensualité maladive qui la poussait sans cesse à rechercher d'autres expériences amoureuses, un peu plus de compréhension envers cet homme qui, somme toute, n'était pas si mauvais, ou plus simplement ne pas permettre au point d'orgue de la routine conjugale de laisser en suspend la mélodie de leur duo.

La porte de la chambre était restée ouverte. Comme une sentinelle défendant une place forte qu'il n'était pas question d'investir, Jean-Yves se dressait, figé, entre l'infidèle et sa nouvelle compagne qui reposait sur le lit.

Maintenant, Marie-Hélène regardait cette femme endormie qui, soupçonnait-elle, lui avait volé sa place. Elle se raidit devant l'évidence, serra les dents et, dans une attitude hautaine de femme outragée, rejeta sa tête en arrière, faisant virevolter ses longs cheveux d'ébène.

- Je vois que tu n'es pas seul !

- Elle dort ! Il n'est même pas certain qu'elle se réveille un jour.

- Ah ! C'est Irène. J'ai entendu parler de l'accident. Excuse-moi ! Je ne pensais pas qu'elle était là.

Un silence pesant avait envahi l'espace. Seule la vieille pendule (toujours elle !) marquait ces secondes qui semblaient s'éterniser. Pourtant, Jean-Yves n'éprouvait aucune gêne, devant cette situation que l'on aurait pu qualifier d'embarrassante. Il regardait sa femme, froidement, certes, mais avec une certaine pitié ourlée de mépris. Pour Marie-Hélène, cette attitude devenait insupportable.

Un froissement de drap surprit le couple au milieu de ce muet défi. Le cœur de Jean-Yves se mit à battre la chamade Il avait compris. Il aurait aimé que, dans la petite église du bourg, l'harmonium grinçant et quelque peu poussif, se redonne une nouvelle jeunesse pour faire vibrer les voûtes romanes du plus éclatant des "Te Deum", pour annoncer à tous les échos le réveil de son aimée. Irène tentait de se redresser sur sa couche. Elle aurait pu choisir un autre moment pour sortir de sa léthargie. Jean-Yves était à mille lieus de lui en vouloir. Il n'avait des yeux que pour elle et laissait éclater son bonheur.

D'une voix traînante et encore mal assurée, elle demanda, comme si elle sortait d'un simple sommeil :

- Qui est là, Jean-Yves ?

Il s'était précipité dans la chambre, sans prêter la moindre attention à Marie-Hélène. La petite lampe éclairait un regard sorti de l'oubli. Jean-Yves fronça les sourcils. Ce regard avait une expression inhabituelle: il semblait vouloir scruter vainement l'environnement, comme au travers d'un brouillard qui n'arriverait pas à se dissiper Depuis combien de temps, Irène était-elle sortie de son coma ? Avait-elle assisté à l'intrusion de Marie-Hélène et entendu leur conversation ? Qu'importe ? Elle était revenue de son long voyage et Jean-Yves s'en voulait de ne pas avoir pu l'accueillir à son arrivée. Éludant la question posée, il laissait libre cours à sa joie et à son émotion.

- Oh, Irène, cela fait si longtemps que je t'attends ! Ne t'agite pas !

Il l'avait prise dans ses bras et la couvrait de baisers désordonnés. Les lèvres d'Irène avaient le goût d'un fruit trop longtemps oublié sur sa branche nourricière: il n'en était que plus mûr à cueillir.

Le bruit d'une porte que l'on referme le sortit de sa béatitude. Il ne relâcha pas pour autant sa merveilleuse étreinte.

Comme si elle était épuisée par un effort trop intense, Irène s'était assoupie. Il attendit un moment avant d'éteindre la lampe, qui jusque là avait consciencieusement rempli son travail de veille, et sortit de la chambre à pas mesuré, pour ne pas perturber le repos de son amour retrouvé.

Il n'y avait plus personne dans la grande salle. Marie-Hélène avait eu la pudeur de s'éclipser, pour respecter ce moment d'intense intimité. Il sortit. Elle était là, prostrée sur le vieux banc de pierre, attendant peut-être un verdict qui tardait à être prononcé. Il s'assit à ses côtés. Conscient du désarroi que devait ressentir cette femme dépassée par la situation, il passa son bras autour de ses épaules. Ce n'était pas par pitié. Il trouvait ce geste de bonté et d'apaisement nécessaire. Il cherchait également au fond de lui-même les mots qui pourraient convenir, mais il n'en trouvait pas. Si seulement elle pouvait être la première à rompre le silence !
- J'étais venu te demander pardon…

Que répondre ? Elle avait dépassé la date limite : leur amour était désormais périmé. N'ayant pas obtenu la réponse qu'elle espérait, elle se leva, résignée. Les cailloux du chemin crissèrent à nouveau sous ses pas. Comme au jour de son départ, Jean-Yves la vit disparaître derrière la haie de mûriers qui délimitait son jardin.

Quelle étrange coïncidence que ce réveil simultané de deux amours si différents ! L'un tentait de renouer des attaches qui s'obstinaient à glisser entre les doigts du pardon. L'autre venait de rallumer la flamme de l'espérance.

Jean-Yves s'attardait sous le ciel sans lune, qui venait d'absorber dans sa nuit une page de son histoire… Curieuse, cette impression qui lui serrait le cœur. Elle n'aurait pas dû revenir. Il avait fini par l'oublier. Mais voilà ! Il avait suffi qu'il la revoie pour qu'une foule de souvenirs remonte à la surface, comme un noyé après un long moment d'immersion. Ils étaient peuplés de petits bonheurs qui, mit bout à bout, avaient noué entre eux des liens et une complicité qu'il lui fallait bien admettre. Ainsi vont les amours. C'est autant de petites blessures qui résistent à la cicatrisation, après des séparations qui avaient pourtant des goûts de délivrance.

Il suffit d'un visage que l'on revoit au passage, d'une peau que l'on retrouve sous une caresse qui n'était destinée qu'à apaiser ou du son d'une voix réentendue, comme l'écho d'une conversation interrompue depuis bien trop de temps, pour fragiliser les fibres de nos âmes. Marie-Hélène était-elle consciente de ce pouvoir ? En partant, elle avait laissé son parfum se répandre dans cette maison où elle n'avait plus sa place : il allait avoir du mal à se dissiper.

Il rentra et referma la porte sur le fantôme de ses amours passés qui disparaissait au creux de la lande.

Il alla chastement s'étendre auprès d'Irène, pour mieux réaliser l'authenticité de sa présence. La Belle au Bois Dormant pouvait désormais mettre fin à ses rêves : son Prince Charmant était à ses côtés.



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