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Livre III : La Révélation

Chapitre 19




L'été touchait à sa fin. De jour en jour Irène avait retardé son départ. Il faisait si bon vivre à l'ombre du Tertre Kaloen ! L'amour platonique n'avait pas cédé un pouce à des exigences plus précises. Son amitié pour Jean-Yves s'en était trouvée grandie. Pourtant, elle était consciente qu'elle lui devait plus que cela. L'inachevé devenait un douloureux sentiment d'échec. Lui, il attendait son heure, mais cette tendre patience avait un arrière goût de ridicule. Elle aurait peut-être aimé qu'il se révolte, en la poussant dans ses derniers retranchements si fragiles. Elle aurait sans doute capitulé devant tant de compréhension et de sacrifices consentis.

Ce matin-là, elle s'était levée avant l'aube, en faisant attention de ne pas réveiller son ami assoupi sur le vieux canapé du salon. Elle sortit. Une bruine tenace ne tarda pas à alourdir ses longs cheveux défaits. Elle marchait vers la falaise, l'esprit engourdi dans un demi rêve révélateur d'une nuit écourtée. En contre bas, la mer, fidèle à ses rendez-vous, envahissait la baie.

Encore quelques heures ou quelques jours d'un bonheur volontairement amputé et elle s'éloignerait. Cette idée l'obsédait. Elle avait envie de faire demi-tour et d'aller se jeter dans les bras de son ami, enfin consentante et soumise. A cette pensée, son corps tout entier était envahi d'un trouble délicieux qu'elle ne voulait plus rejeter. Face à son bonheur nouveau, les viols perpétré dans les plaines d'Éphèse avaient fini de tourmenter son âme. Par des petites touches d'amour répétées, Jean-Yves avait amorcé sa convalescence. L'air vif des premières heures du jour se joignait à ses pensées pour érotiser sa féminité. Elle avait soudain envie de ressentir la présence de son homme au plus profond de sa chair. Il allait être surpris de sa résolution subite. Elle se voyait déjà se glissant auprès de lui, modulant la gamme de ses baisers au gré de ses réveils, lui donnant en offrande la source jaillissante de ses désirs de femme si longtemps refoulés, fermer de ses lèvres tremblantes la bouche qui allait immanquablement s'ouvrir pour formuler des étonnements justifiés. Elle était maintenant impatiente de redevenir la petite Cyrénée bouleversée par les désordres de sa passion. Elle allait se présenter dans la lumière de l'entrée de la grotte de Calloé, en l'occurrence le seuil du Tertre Kaloen, désirable et provocante, son corps de vierge consentante révélé aux yeux de son amant. Étonnée par la hardiesse de ses pensées, devenue simple femme aux prises avec ses tempêtes intimes qu'elle ne voulait plus contrôler, elle sentait son corps envahi de toutes les impatiences du monde. Les houles marines étaient bien peu de choses devant la violence de ses envies.

La mouette du premier jour s'était posée sur la pointe d'un rocher et la regardait, étonnée. La capitulation de sa sœur humaine ne méritait plus ses cris sarcastiques. Elle regardait Irène de ses petits yeux ronds qui clignotaient de temps à autre en signe d'approbation. La femme avait entendu son message et elle en paraissait ravie.

Irène s'arrêta, son cœur battant la chamade. Elle allait interrompre sa marche en avant et revenir vaincue sur ses pas. Mais les forces qui président à toute destinée ne l'entendaient pas ainsi. Pour elles, il ne s'agissait que d'une folie passagère : de ces sourdes impulsions qui ne résistent pas aux règles établies. Il fallait donc éradiquer ce désordre, brutalement, si c'était nécessaire. Il était écrit sur les tablettes du Grand Ordonnateur que le karma désolant d'Irène devait s'accomplir et que l'homme qui sommeillait sur sa couche de fortune, ayant abandonné la sienne aux pudeurs de son amie, ne devait pas être réveillé pour recevoir le fruit de ses attentes.

* * *


Comme tiraillée par des forces contraires, Irène titubait et virevoltait sur elle-même. Elle hésita un moment et repris sa marche vers la falaise, malgré la pluie qui s'était mise à tomber d'une façon plus intense.

Par moment, elle ne distinguait même plus la côte. Les yeux pleins de larmes et d'embruns, elle tentait de se diriger, tant bien que mal, comme un chauffeur aveuglé derrière son pare-brise embué. Elle prit le sentier des douaniers, sans avoir la moindre conscience de son imprudence.

La mouette incrédule, devant le changement soudain de décision de sa nouvelle amie, s'exprima par des cris de révolte et s'envola pour aller cacher sa déception, au milieu des goémons de la grève.

Là-bas, entre les deux bras de la baie, filtrant au travers des nuages, les lueurs du jour devenaient plus présentes. Le phare de la pointe n'allait pas tarder à éteindre son falot. La marée montante continuait à envahir les rivières et léchait déjà la pointe des Guets. Les premiers coqs commençaient à chanter "Matines". Autour du clocher pointu, les fenêtres du bourg signalaient le réveil des gens. Seule, au milieu de son univers tourmenté, Irène semblait une fleur perdue au milieu des ajoncs.

Une racine perverse, tapie entre deux roches affleurant le sentier étroit, eut raison de son imprudence. Elle trébucha contre ce coup du sort, tenta de se retenir aux genêts égarés sur la pente escarpée et bascula dans le vide. Le vent qui lui sifflait aux oreilles l'étourdissait à tel point qu'elle aurait été incapable de crier, si l'épouvante ne l'avait tétanisée. Elle rebondit sur un surplomb et, comme une poupée désarticulée, continua sa chute vers cette mer hostile qui avait tenu à être présente à ce rendez-vous macabre.

Dans les moments extrêmes de l'existence, que ce soient ceux qui précèdent un danger imminent ou le dernier pas vers une issue fatale, il suffit de quelques secondes pour que se déroule le film de toute une vie. Pour Irène, c'était un peu plus compliqué. Deux identités se disputaient cet instant trop court. Les séquences de deux vécus s'entrechoquaient ou, sournoisement, se mêlaient dans un carrousel tourbillonnant. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait y avoir de conflit : le scénario était unique. Il débutait dans la maison de Dimitrios, pour se terminer dans ce plongeon terrifiant, qui lui rappelait le ravin de la région d'Éphèse. Ses amours contrariés d'hier ou d'aujourd'hui avaient engendré les mêmes douleurs. Elle restait la femme d'un seul amour, la compagne adorée d'un amant tiraillé entre ses envies d'homme et son besoin de spiritualité. La maison de la grève avait remplacé la grotte de Patmos ; les amours tumultueuses, de jadis, s'étaient muées en cette tendre présence qu'elle appréciait tant de la part de Jean-Yves. Elle regrettait de n'avoir pu, avant de faire le "grand saut", reprendre à son compte les élans de Cyrénée: elle était sur le point de le faire, lorsque les caprices de l'instant en avaient décidé autrement. Elle aurait dû mieux résister au vent du destin qui la poussait vers la falaise Elle aurait ! Ce n'était pas dans l'ordre des choses, puisque sa vie n'avait été qu'une succession de désirs inassouvis ou de rêves contrariés. Il fallait qu'il en soit ainsi, jusqu'au bout. Pourquoi le Ciel lui avait-il fait cadeau de deux vies, puisqu'il ne lui était pas permis d'accéder au bonheur qui prenait un malin plaisir à lui échapper ? Elle perdait pied dans cette succession de vies ratées. En cet instant, elle perdait pied pour de bon. Que lui réservait la spirale de lumière qui semblait l'attirer vers un monde inconnu ? Allait-on bientôt finir de se jouer d'elle ? Dans cette vie parsemée de toutes les incohérences, certains récoltent les roses et d'autres le épines. Où était donc la Justice ?

- Où veux-tu en venir, mon Dieu ! Cesse, une bonne fois pour toutes, de jouer avec moi ! Je trouve tes desseins terriblement désolants !

Elle, toujours si conciliante et n'ayant, au grand jamais, emprunté les chemins de la révolte, dans une ultime contestation, autorisait son âme à se cabrer devant le Destin trop injuste.

* * *


Les branches salvatrices d'un arbre exsangue depuis longtemps, l'arrêtèrent dans sa chute tragique.

La falaise était retombée dans une indifférence totale. A mi-chemin entre le sentier de tous les dangers et l'écume ornant, en contre-bas, les rochers du bord de mer, elle gisait maintenant, suspendue entre ciel et terre.

La pluie redoublait d'intensité, comme pour effacer les traces de ce désolant coup du sort. Elle aurait beau faire. Jamais elle ne pourrait faire disparaître ce corps de femme crucifié sur son rameau de bois mort.



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