A la saison des herbes folles, celle que choisit la nature pour se refaire une beauté, Irène vint au Tertre. Elle marchait sur le petit sentier d'un pas mesuré, comme pour retarder l'instant où elle allait frapper à la porte. Il n'était pas prévenu de sa visite. Elle avait voulu lui en réserver surprise.
Elle avait préféré passer les mois d'hiver à réfléchir. Elle n'était pas encore certaine d'avoir pris la bonne décision, en venant ainsi, à l'improviste, surprendre son ami. Peut-être allait-elle déranger ? Et si, dans l'encadrement de la porte, une inconnue au regard suspicieux allait la prendre pour une intruse ? Elle se demandait comment un homme pouvait vivre en solitaire dans cette austère maison de granit, si éloignée de tout ? Il lui arrivait certainement de se consoler dans les bras d'une Bretonne moins rebelle qu'elle à ses avances. S'il en était ainsi, elle l'avait bien cherché. Venait-elle réellement se faire pardonner ? Allait-elle se jeter dans les bras de Jean-Yves, supprimant ainsi le fossé qui les avait si longtemps séparés ? Elle ne le savait pas. Sa décision avait été instinctive et elle n'avait pas présumé de l'avenir. C'est pourquoi, si près du but, toutes ces interrogations lui faisaient marquer le pas : bientôt, ce serait la minute de vérité !
- Ohé! Il y a quelqu'un ?
Le rideau de dentelles, derrière les carreaux de la fenêtre, s'était soulevé. Tapi dans l'ombre de sa tanière, incrédule devant l'apparition, Jean-Yves subissait le double choc de la surprise et d'un bouleversement intérieur. Elle était enfin là, parmi les fleurs de son jardin. Il l'avait tant attendue, tant espérée. Ses prières n'avaient pas été inutiles. Il fût bientôt devant elle, gauche comme un enfant devant son cadeau de Noël. Il tremblait et riait, balançant ses bras le long de son corps, comme un pantin déréglé. L'incohérence de son attitude révélait trop d'espoirs rejetés, trop de solitude morale accumulée. Elle le trouva touchant. Il ne trichait pas : c'était une évidence.
De femme indécise, jetant par-dessus les genêts de la haie ses stupides interrogations, elle se métamorphosa tout naturellement en la petite Cyrénée de Patmos. Elle se précipita dans les bras de son Talamos de toujours. Néanmoins retenue par une pudeur maladive dont elle ne pouvait se défaire, elle ne lui prit pas ses lèvres, mais se contenta d'enfouir sa tête au creux de son épaule. Ainsi son trouble était moins apparent. Malgré cette retenue, il lui était impossible de dissimuler à son ami les frissons qui parcouraient son corps tout entier.
- Entre !
C'était une invite banale, mais qui prenait tout son sens, en cet instant. Il l'accueillait, tout simplement, sans lui poser de questions. Elle lui en savait gré. A peine arrivée, les premières émotions passées, elle éprouvait le besoin de se libérer de toutes les phrases préparées à l'avance, avec minutie, en prévision de leurs retrouvailles, pour être certaine de ne rien oublier et de ne pas le décevoir.
- J'ai voulu prendre le temps de réfléchir à notre incroyable histoire. Aujourd'hui, j'avoue que je suis bien obligé de me rendre à l'évidence. Pourquoi essayer de me soustraire à la réalité ? Il fallait que je te revoie. Nous allons avoir tant de choses à nous dire !
Les phrases s'enchaînaient maladroites, ballottées dans un océan d'émotions, tentant au milieu des ressacs de ses hésitations d'aborder le cœur de son ami. Plus prosaïque ou mû par un subterfuge inconscient pour cacher son émoi, il lui répondit simplement :
- Je savais que tu viendrais. Cela ne pouvait être autrement.
Il aurait aimé lui demander si elle revenait à lui définitivement ou si, au contraire, il n'avait droit qu'à une simple visite. Il préféra remettre à plus tard ses questions, de peur de voir son rêve le plus cher s'écrouler. Il la tenait dans ses bras et, cet instant, même s'il ne devait être qu'éphémère, n'avait pas de prix. Il savourait ces secondes que scandait, dans un tic-tac complice mais toujours aussi fidèle que discret, la vieille pendule du salon. Son lourd balancier, oscillant calmement au rythme du temps, semblait l'inciter à la patience. Attentif, il attendait que les bras de son aimée le libère de leur étreinte et qu'elle redevienne elle-même, pour pouvoir lire sur le grand livre de leur destinée, au revers de cette page trop jolie de leur bonheur présent, qu'il allait falloir immanquablement tourner, la simple réalité de cette visite imprévue.
- Je ne suis que de passage. J'avais quelques jours de congés à prendre et j'en ai profité pour venir te voir. Ne fais pas cette tête. Ne sois pas déçu. Si tu le veux, nous nous rencontrerons le plus souvent possible, mais, pour le moment, je ne peux te faire espérer davantage.
La gorge nouée par les prémices d'un cafard pas possible, il se trouva soudain dans l'impossibilité de lui répondre. Il laissa son regard déjà chargé de tous les chagrins du monde, s'égarer vers des réalités moins hostiles. Là-bas, à l'aplomb des ondes dormantes, les mouettes et les cormorans indifférents à leurs problèmes, se laissaient entraîner dans un bien étrange ballet. C'était la saison des amours. Les ailes des mâles frôlaient le ventre des femelles, dans des arabesques gracieuses ressemblant à des caresses Tout était légèreté. Tout était poésie. Ils s'accoupleraient bientôt, répondant à un instinct primaire, au gré de leurs affinités ou de leurs désirs exigeants. Dociles, les femelles recevraient l'hommage millénaire de la fécondation. De temps à autres, ils esquissaient un virage au-dessus de la lande, comme s'ils voulaient dire à ces amants indécis qu'ils les trouvaient bien compliqués et manquant de sagesse. Une mouette téméraire, et à la fois curieuse, effectua un rase-mottes au-dessus du Tertre. Elle ricana, en passant, à l'adresse de sa consœur humaine qui semblait ne rien comprendre aux choses de l'amour.
- Et ce soir, que vas-tu faire ? Je n'ai que mon lit à te proposer. Il y a si longtemps qu'il t'attend !
L'allusion à des étreintes espérées était directe et aurait pu être choquante pour Irène. Cela ne lui effleura même pas l'esprit. L'amertume et la déception prenaient le pas sur sa délicatesse naturelle.
- Pardonne-moi ! Je n'aurais pas dû venir.
Elle se cambra et retint son souffle, ravalant son désarroi et son impuissance. Les mots qu'elle aurait voulu exprimer, ne passaient le seuil de sa gorge contractée. Maintenant, elle pleurait en silence, discrètement pour ne pas déranger. Elle capitulait devant sa réserve habituelle et cela lui faisait du bien. Elle aurait tant voulu crier à Jean-Yves les mots d'amour qu'il attendait d'elle, lui expliquer pourquoi cette passion qui aurait dû l'enchanter, la faisait tant souffrir. Brusquement, comme on fait voler en éclat une barrière sous une poussée trop forte, elle se libéra. Elle parla avec une extrême douceur: c'était un chuchotement qui montait des profondeurs de son âme.
- Je n'oublie rien de l'histoire de Cyrénée. Il faut que je te dise que je me suis reconnue en elle, en même temps que tu prenais conscience de tes origines, sous les traits de Talamos. J'aurais aimé te dire combien nous avons été heureux dans cette vie antérieure et combien j'étais folle de joie de te retrouver dans cette vie. Mais voilà. Te souviens-tu de notre captivité, entre les murs de la Citadelle ? Non, ne m'interromps pas ! Ce que je crois que tu ignores encore, c'est que les moines ne nous ont pas gardés. Nous avons été embarqués pour l'Asie Mineure et vendus à des marchands d'esclaves, dans les plaines d'Éphèse. Ils ont voulu nous séparer. Toi, volant à ma défense, tu as voulu t'y opposer. Ils t'ont abattu devant moi. Ensuite, j'ai erré avec mes tortionnaires, de bivouac en bivouac, à travers le pays. Chaque soir, j'étais violée et souillée par mes bourreaux. Je crois qu'en fin de compte, j'ai perdu la raison. Ils m'ont retrouvée un matin, pendue à mes chaînes, accrochée aux branches d'un arbre, au-dessus d'un ravin. J'avais dû essayer de me sauver. Je ne sais plus.
Elle resta rêveuse, un moment, avant de poursuivre son monologue.
- Depuis mon adolescence, depuis l'âge de l'éveil des sens et de la féminité, je suis terrorisé par les choses de l'amour. Je n'avais jamais compris pourquoi. En entreprenant cette croisière, les pièces du puzzle compliqué se sont peu à peu mises en place. Ce fut d'abord ta rencontre sur le pont du bateau. Quand tu t'es retourné vers moi, j'ai ressenti une impression étrange. Ce regard que tu portais sur moi ne m'était pas inconnu. A cet instant, je n'ai pas essayé d'analyser cette sensation. Je revois notre arrivée à l'île de Patmos, l'étrange impression que me fit la forteresse campée sur les hauteurs, ainsi que les petites maisons blanches alignées le long du quai du port, cette barque vétuste à l'abandon, ce vieux pêcheur débonnaire que le destin avait planté là pour nous montrer le chemin de Calloé, la grotte de nos amours, le petit ruisseau et, enfin, les ruines de la demeure de Dimitrios. Pour moi, chaque étape était un pas de plus vers la révélation. Je voulais garder pour moi ce cheminement vers mes anciennes racines. Toi, tu étais plus expansif. Tu me racontais "presque tout" et tu m'incitais à poursuivre en commun chacune de mes découvertes. Je me sentais presque égoïste à vouloir garder mes mystères. Quand tu es ressorti de la grotte de Calloé, j'ai eu l'intuition que tu étais arrivé au terme de tes interrogations. Tu as gardé "ton silence" sur l'incroyable découverte que tu venais de faire. Pourquoi puis-je te dire, aujourd'hui, que tu avais retrouvé ton médaillon ? Je ne le sais pas. Maintenant, je peux repartir, si tu le veux. J'étais venu pour te dire tout cela. J'étais venu pour te dire que je sais que nos destins sont étroitement liés, mais aussi te révéler cette blessure profonde qui m'empêche de me donner à toi. Je ne partagerai pas ta couche, ce soir, et pourtant, je t'aime infiniment !
- Reste ! Je n'ai pas peur de moi ! Si tu savais avec quelle délicatesse Talamos amena Cyrénée à se donner à lui ! Cette simple évocation te réconcilierait avec l'amour. Si tu le veux, Irène, j'userai de la même patience avec toi. Mieux encore. Si tu me demandes de n'avoir pour toi qu'une tendre amitié, je me plierai à ton désir. Ce soir, tu pourras venir t'étendre sur ma couche. Je respecterai ta pudeur. Ne m'en veux pas si je passe ma nuit sans sommeil. Je veillerai sur toi, en te regardant dormir. Pour l'avenir, j'attendrai que ma tendre Irène veuille bien se transformer en la petite bergère de Patmos, celle qui savait si bien me transporter, dans ses élans, jusque vers les frontières de l'impossible.
* * *
La nuit était douce. Comme celle qui signale une présence divine aux abord des Tabernacles, la petite lampe était restée allumée derrière les volets clos. Pour Jean-Yves, conscient de la comparaison, elle signifiait que cette veillée était exceptionnelle. Il recevait chez lui son trésor le plus cher. Son lit, quelques fois dévasté par des joutes exclusivement sexuelles, accueillait pour une première nuit un amour insolite, mais, oh combien, si précieux ! En hommage à cette visiteuse pour le moins peu ordinaire, il avait sorti de la grande armoire ses draps les plus fins. Irène pouvait y abandonner son sommeil, ils ne risquaient pas de se retrouver, au petit matin, froissés par des désordres excessifs.
Le souffle régulier de la dormeuse emplissait la pièce d'un chant peu habituel. Jean-Yves se rappelait la petite maison blanche de Patmos, dans laquelle il avait cohabité pour la première fois avec Irène. Cette nuit, il n'y avait plus de désirs refoulés ou de révoltes larvées au fond de son cœur. Il était le gardien de cet amour peu commun qu'il avait envie de préserver. Irène avait tenté de lui expliquer ses états d'âme, au fil de son long plaidoyer. Il acceptait. Il était même plutôt fier de cette mission insolite : veiller sur cette femme qu'il s'efforcerait de comprendre, par de là ses exigences du moment.
Il crut entendre une plainte. Anxieux, il s'approcha du lit. A son grand étonnement, Irène lui tendait la main. Elle surprit son regard étonné.
- Viens près de moi !
- Tu ne dors pas ?
Il prit cette main offerte, à défaut de ce corps désiré, avec une tendresse infinie. Ce geste lui valut le plus charmant des sourires. Elle n'avait plus peur de ses réactions d'homme. Elle avait envie de le sentir plus près d'elle. Elle avait besoin de ce contact presque sensuel, pour reprendre le cours de ses rêves interrompus.
La nuit était douce et plus douce encore cette communion inénarrable qui unissait ces deux amants aux relations exceptionnelles et si peu conventionnelles. Par delà les règles bien établies, qui régissent les rapports amoureux, cette simple tendresse allait bien plus loin que les coïts les plus ardents.
Le petit matin les trouva endormis l'un près de l'autre. Vaincu par le sommeil, il avait abandonné son rôle d'ange gardien, mais sans lâcher la main qu'il serrait comme un présent. Elle s'était tout de même donnée à lui par ce geste d'abandon. Il en remerciait le Ciel.
Son rêve l'avait emporté bien loin de sa lande. Dans une superposition bizarre, le Tertre Kaloen se confondait à la grotte de Calloé. Il regardait dormir une même jeune femme au visage changeant. Il la tenait serrée contre lui, par crainte de la voir s'échapper. Tantôt, elle prenait l'apparence d'une Cyrénée assoupie, vaincue par la violence de ses orgasmes, tantôt l'aspect plus mystérieux d'une jeune promise affolée par l'attente de la consécration.
L'amour lui jouait de bien étranges tours, en le contraignant à cette chasteté volontaire. Lui, jadis le champion de tous les excès, réapprenait les sagesses d'un ermite qui ne lui était pas étranger. Il s'en sentait un peu plus grandi. Il revenait aux sources pour s'y purifier. C'était le petit ruisseau de ses rêves, à l'onde si claire, qu'il entendait clapoter au fond de son âme. Comme pour un baptême de toutes les purifications, il s'y plongeait, en pensées, avec bonheur. Au bout de ce chemin de sacrifice volontaire, il y aurait la Terre Promise. Un amour paresseux retrouverait des élans que seule une patiente attente était capable de réveiller.
Il se leva avec précaution, pour ne pas réveiller son amour "en sommeil". Il sortit. La brume matinale avait cette fraîcheur câline qui prélude aux journées exceptionnellement ensoleillées. Il s'assit sur son familier banc de pierre. Le Carillon d'un Angélus matinal réveilla ses tendances mystiques. Il pria, en regardant les fleurs des champs ouvrir leurs corolles en hommage à leur Dieu créateur. Comme par mimétisme, il Lui ouvrit aussi son âme, avec humilité, gentillesse et sérénité.
Il entendit le cliquetis d'une vaisselle que l'on dérange. Une odeur de café se faufilait par la fenêtre entrebaîllée. La femme prenait ses repères dans la maison de son hôte. Elle y imprimait ses marques. Par tous ces petits rien, elle indiquait à son ami qu'elle se sentait désormais chez elle. Par des gestes de tous les jours, elle lui prodiguait une présence qui avait déjà les senteurs de l'intimité. Elle fut bientôt là, dans l'encadrement de la porte, les bras chargés d'un petit déjeuner prometteur. Il s'était levé. Les cloches de l'Angélus avaient pourtant fini leur tintamarre: il restait là, à la vue de son aimée, le cœur bourdonnant de tendresse, comme si l'écho de la lande n'en finissait pas de répercuter cet appel à l'amour. Il la soulagea de son agréable fardeau, qu'il déposa comme un présent sur le banc de granit. Le baiser qu'il déposa sur ses lèvres ne fut pas refusé : il était si spontané et si pudique à la fois ! La biche farouche s'était elle-même passé le licou d'une dépendance acceptée.
* * *
C'était le temps paisible des échanges. Leur amitié croissante trouvait peu à peu ses marques. Se basant sur des contes d'autrefois qui n'avaient de réalité que dans le secret de leurs convictions, ils s'enhardissaient à se projeter vers un avenir qui leur semblait pourtant bien incertain.
Jean-Yves n'était plus seul à arpenter la lande dans ses promenades journalières. Même lorsque le temps lui faisait grise mine, il avait toujours, en la personne d'Irène, son petit rayon de soleil pour enjoliver ses moments de détente.