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Livre III : La Révélation

Chapitre 16




Il faisait bon sur le petit chemin ombragé qui grimpait à l'assaut de la colline. Irène et Jean-Yves progressaient en silence, main dans la main, au gré des hésitations du sentier chaloupant entre les arbres. La faune bruissait de mille chants qui modifiaient leur registre à chaque nouvelle approche. De temps à autre, les bêlements lointains d'un troupeau de moutons modulaient cet étrange concert. Sans s'en douter le moins du monde, ils accomplissaient un pèlerinage vers les chemins oubliés de leur lointain passé.

La végétation avait envahi l'entrée de la grotte. Seul un étroit passage en permettait l'accès. Jean-Yves, avec prudence, y pénétra le premier. Des animaux de passage avaient laissé leurs empreintes et quelques reliefs d'un récent repas. Tout au fond, une litière faite de branchages et de paille, indiquait que Calloé leur servait de gîte. Jean-Yves avait l'étrange impression qu'il rentrait chez lui après un long voyage.

Le jour qui pénétrait tout à l'heure à profusion par l'entrée de la grotte, avait soudain perdu de son éclat. Il leva les yeux, étonné. Irène, auréolée de lumière, se détachait dans l'écrin formé par les roches qui l'encadraient. Sans qu'elle s'en rende compte, elle si pudique d'ordinaire, dévoilait à son ami les formes parfaites de son corps : le contre-jour avait relégué sa tunique au rang d'un aguichant déshabillé transparent.

Son inconscient l'obligea à se souvenir d'une jeune bergère venue lui rendre visite, un matin de printemps. Que faisait-il alors dans un lieu si semblable à celui-ci ? Instinctivement, il tendit les bras vers cette nouvelle apparition. Mais l'Irène d'aujourd'hui resta indifférente à son muet appel Aurait-elle pu imaginer qu'une Cyrénée de légende avait attendu ce signal pour faire ses premiers pas sur le chemin de l'amour ?

Un trouble indéfinissable s'était emparé du couple. Irène fut la première à rompre un silence qui devenait de plus en plus oppressant :

- Quel lieu étrange ! Viens, ne restons pas là.

- Pourquoi ? Il me semble que beaucoup de choses te troublent depuis notre arrivée à Patmos. Fais comme moi. Laisse-toi docilement emporter par la découverte. Qui sait où cela nous mènera ? Ne m'as-tu pas dit croire aux vies antérieures ? Je n'arrive pas à te comprendre. Est-ce que, par hasard, les révélations te feraient peur ? Je t'ai vu bouleversée à la vue du monastère. Spontanément, tu as évoqué le nom de Cyrénée, comme si tu t'identifiais à elle. Maintenant, tu te sens mal à l'aise dans la grotte de Calloé. Et le vieux pêcheur ? Ne te rappelle-t-il pas un ami disparu ? Ne s'appelait-il pas Calydon ? Je te vois t'émouvoir à ce nom. Ne ferait-il pas lui aussi partie de tes rêves inconscients ? J'ai l'impression que tu te voiles la face et que tu te bouches les oreilles, comme si tu avais peur de rentrer dans le jeu subtil de la révélation.

Ils étaient sortis de la grotte et se dirigeaient vers le petit ruisseau. Soudain, le mince filet d'eau caressant au passage les cailloux polis de la ravine, fit naître d'autres souvenirs dans leur esprit en éveil. Deux moines grotesques maîtrisaient un ermite. Une bergère, encore étourdie par les gestes de l'amour, venait y faire ses ablutions avant de regagner la demeure de son maître. Les images prenaient de plus en plus de consistance. Jean-Yves se voulait disponible à recevoir le moindre indice pouvant donner un sens à ses interrogations. Par contre, il avait l'impression qu'Irène préférait rester sourde aux appels d'un passé lointain qui, même encore imprécis, commençait à traumatiser son âme.

Mû par on ne sait quelle invite soudaine, Jean-Yves, qui s'était assis auprès du ruisseau, se leva et se dirigea de nouveau vers la grotte, laissant Irène vagabonder, perturbée, au plus profond de son jardin secret. Lui donnerait-elle un jour la permission d'y pénétrer ? Ce n'était pas si sûr. Sans aucune cruauté mentale, elle le voulait à l'écart de ses intimes pensées, même si elle le savait perturbé par son indifférence, lui si sensible à déceler en elle les premières réponses à sa demande d'amour.

Depuis un bon moment, le soleil avait modifié sa course et explorait sous un nouvel angle les aspérités de l'excavation. Un éclair jaillit de dessous la litière, comme un ver luisant démesuré signalant sa présence. Intrigué, Jean-Yves écarta les branches qui dissimulaient cette manifestation contre nature. Sur le sable blanc révélé gisait un objet insolite : le médaillon de ses rêves, encore attaché à sa lourde chaîne. Il n'y avait désormais plus de doute : l'énigme de la grotte se transformait en une réalité plus tangible. Hésitant, troublé par sa découverte, il resta un long moment à contempler cette croix d'émeraude balisant la fin de son parcours. C'était sa révélation. Soudain, il n'eut pas envie de la faire partager. Comme Irène, trop secrète, il allait en garder tout le mystère. Il enfouit son trésor au plus profond de son sac de voyage et alla rejoindre son amie.

- Qu'as-tu, Jean-Yves ? Tu me parais bien pâle.

- Ce n'est rien. Juste un peu de fatigue. Reposons-nous un moment avant de continuer notre promenade. A moins que tu ne préfères rentrer ?
- Non. J'aimerais visiter l'autre versant de la colline.

Maintenant ils descendaient vers le centre de l'île, au milieu d'oliviers déformés par les ans, l'échine tordue, tels des vieillards courbés sous un soleil trop rude, s'agrippant avec insistance à une terre qu'ils auraient dû quitter depuis longtemps. Les cigales stridulaient dans leur chevelure argentée, comme pour les empêcher de sombrer dans un somme définitif. De temps en temps, les oliviers laissaient la place à de verts pâturages, dans lesquels s'égaillaient quelques rares moutons. Le détour d'une sente leur révéla les ruines d'une vaste bâtisse. Les ronces finissaient de l'ensevelir dans leurs nasses possessives. Les siècles avaient fini de rendre méconnaissable cette imposante demeure du temps jadis: il n'en restait que les soubassements émergeant au milieu des éboulis.

Irène s'était arrêtée. Son visage, toujours aussi fermé, ne laissait paraître aucune surprise, aucun sentiment et aucune émotion. Telle la statue de sel aux portes de Sodome, elle restait figée devant les ruines révélatrices d'un passé révolu, même si une petite voix lui rappelait une lointaine bergère disparue dans la tourmente d'une vie fauchée dans son premier printemps. Dans un bourdonnement intime, il lui semblait percevoir les sonnailles familières d'un troupeau de moutons descendant par le sentier, à l'heure apaisante du soir et se hâtant vers leur gîte attendu.

- Nous devrions rentrer, maintenant. Il se fait tard.

- Comme tu voudras, Irène. C'est un peu trop pour aujourd'hui. Qu'en penses-tu ?

Elle le regardait en silence. Elle semblait à la fois si proche et si lointaine. Il est des secrets qui se gardent jalousement par craintes d'être déflorés : c'était son point de vue. Lui, il aurait bien aimé la rendre complice de ses découvertes et l'entendre lui confier ses troubles du moment. Discret, il la prit par la main et ils regagnèrent en silence la maison de la vieille.

Le Calydon d'aujourd'hui les regarda passer, avec une tendresse infinie, comme s'il était encore l'ami de ce couple maudit qu'il avait tenté d'arracher au maître du monastère.

Était-il revenu de la profondeur des ondes, pour renouer une amitié plusieurs fois centenaire, amitié dont il n'aurait pu se passer ?

* * *


L'île s'estompait déjà, à la limite d'un horizon chargé de brumes de chaleur. Accoudés au bastingage, ils regardaient disparaître ce petit morceau de terre chargé de tant de mystères. Cela ne faisait aucun doute : ce drôle de pèlerinage allait laisser des traces indélébiles au plus profond d'eux-mêmes. Serrés l'un contre l'autre, ils se taisaient.

Ils repartaient troublés vers leurs banals quotidiens : lui, vers sa lande bretonne ; elle, elle reprendrait sa vie parisienne. Allaient-ils se quitter pour toujours, où leur serait-il donné de se revoir ? Irène, malgré son indifférence affichée, avait le sentiment qu'elle ne pourrait oublier cet ami rencontré par hasard sur le pont d'un paquebot de croisière. Jean-Yves avait la conviction qu'un amour sans commune mesure avec ses attirances passées, allait lui échapper. Il en éprouvait un réel désarroi. Pourquoi tant de révélations inutiles ? Pourquoi ces retrouvailles éphémères ? Ne leur serait-il pas donné de renouer définitivement le fil qui avait été rompu dans la trame de leurs destins ?

* * *


Sur le quai de la gare Saint-Charles, à Marseille, elle lui accorda spontanément ses lèvres. Elles avaient le goût ensoleillé de celles d'une jeune bergère lointaine, au souvenir désormais tenace. Il en fut ému jusqu'aux larmes.

Comme pour le punir de ses anciennes débauches, l'amour prenait un malin plaisir à jouer à cache-cache avec ses désirs profonds, aujourd'hui bien réels. Indifférent à la foule qui l'entourait, il essayait de retenir l'instant. Il aurait aimé que cet instant d'abandon s'éternise et qu'il soit les prémices d'un bonheur espéré.

Pour Irène, c'était une concession de dernière minute. Elle en faisait don à cet ami de passage, comme si elle voulait se faire pardonner son indifférence et tant de privautés refusées.



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