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Livre III : La Révélation

Chapitre 15




Il n'était pas question pour le grand bateau de franchir l'entrée de la passe. Il avait stoppé à bonne distance de l'île de Pathmos. Le ballet des vedettes avait commencé, embarquant à chaque rotation les touristes désireux d'explorer cette perle des Sporades. Irène et Jean-Yves, devenus inséparables, découvraient au gré du travelling de la vedette qui les emportait, en évoluant dans le décor de la baie, l'approche particulière du petit port embusqué en son extrémité.

Ils étaient devenus graves. L'impression d'une terre retrouvée les rendait attentifs aux moindres détails du paysage. Les petites maisons blanches, qui ornaient le rivage, semblaient les inviter à un nouvel accueil. Ils revenaient intrigués sur des lieux inscrits dans des cases confuses de leur subconscient. C'était une bien étrange impression.

La forteresse, vidée de son âme, dominait toujours ce petit paradis. Ses murs n'abritaient plus, d'une façon épisodique, que les curieux venus la visiter. Les moines de jadis l'avaient désertée. Néanmoins, semblable à un antique reliquaire, elle devait conserver la mémoire de son séculaire passé. Il n'était donc pas douteux qu'elle se souvienne de deux amants aveuglés par leur passion qui, au temps des Croisades, avaient osé braver l'ordre établi, en s'opposant au maître des lieux.

Irène, comme si elle désignait du doigt un objet d'épouvante, s'était écriée :

- Regarde le monastère !

- Qu'as-tu ? Tu me parais complètement bouleversée.

Elle lui avait saisi la main Elle tremblait, sans pouvoir analyser la raison de son émoi. C'était un saut dans le temps, dont elle n'était pas la maîtresse. Elle était redevenue la jeune bergère d'un autre âge, venue rendre visite à son vieil ami Calydon. Son amant Talamos était à ses côtés. Elle s'appelait Cyrénée.

- Non ! Pourtant, je ne voudrais pas "retourner" là-haut pour tout l'or du monde. Je ne puis te dire rien de plus.

Ses propos étaient incompréhensifs. Jean-Yves regardait ces murailles dressées devant lui comme un énigmatique point d'interrogation. Depuis qu'il avait mis le pied sur cette île, il se sentait pris d'un malaise certain. Il avait envie de comprendre, mais comprendre quoi ?

Ils regardèrent avec une particulière attention le petit port tranquille. Là-bas, en bout de quai, une vieille barque abandonnée achevait de se dissoudre dans les eaux calmes, à l'abri de la jetée. Elle devait avoir largement passé l'âge de la retraite. Elle restait là, gîtant sur le flanc, comme pour obtenir une ultime caresse de la part de cette mer azur qui avait bercé sa vie. C'était à la fois sensuel et touchant. Dans sa muette agonie, elle semblait être le trait d'union entre la résurgence d'un rêve et un quotidien disponible à le recevoir.

* * *


- Et si nous prolongions notre séjour à Pathmos ? Nous reprendrions le bateau à son prochain passage.

- J'allais te le demander, lui répondit Jean-Yves. Je vais faire le nécessaire.

Comme c'est la coutume dans ces îles, ils prirent pension chez l'habitant. C'était une petite maison de pêcheur, à un jet de pierre du quai. Quand ils y entrèrent, une vieille tout de noir vêtue, sèche et noueuse comme un vieux pied de vigne, était accroupie près de l'âtre. Silencieuse et discrète, elle préparait à gestes comptés le repas du soir. Elle jeta un regard furtif vers le couple qui s'avançait. D'un geste machinal, elle leur désigna la porte du fond et reprit le cours de ses occupations. Ils s'installèrent dans une petite chambre aux murs blanchis à la chaux. Au plafond, de lourdes poutres un peu tordues donnaient une apparence un peu plus conviviale à cette pièce aux allures monacales. L'ameublement était des plus sobres: deux lits flanqués de ciels en bois massif, une table aussi rustique sur laquelle était disposé le nécessaire de toilette et, au mur, un vieux filet relégué au rang de simple décor.

C'était la première fois qu'Irène et Jean-Yves allait passer la nuit dans la même chambre. Il interrogeait d'un regard nouveau sa ravissante compagne. Il s'était approché d'elle et avait posé ses mains sur ses épaules. C'était une invite non formulée, mais pour lui chargée de toutes les audaces. Depuis le premier soir, il l'avait désirée, sans jamais oser lui faire la moindre avance, mais en cet instant, seuls dans ce lieu clos, où les lits s'étalaient comme une invite à deux pas de leurs désirs, le trouble devenait plus intense. Elle était là, comme une fleur délicate plantée à deux pas de son âme, diffusant, sans s'en rendre compte, les plus subtils parfums de sa féminité, offerte en apparence. Lui serait-il donné, cette nuit, de la cueillir ?

Irène, malgré ses tempêtes intérieures, empêcha les bras de son ami de se nouer plus intimement autour de ses épaules.. Un sourire à la fois pudique et réprobateur ornait sa jolie bouche. Elle aurait bien aimé concrétiser l'approche, mais son corps tout entier refusait de se donner. Pourquoi ? Elle-même ne le savait pas. Il était écrit quelque part que le temps des amours était pour elle révolu, parce qu'une blessure profonde, pareille aux conséquences d'un viol involontaire, lui interdisait tout abandon charnel. Tendrement, elle lui offrit furtivement ses lèvres fermées, comme seule concession à ses attentes. Elles avaient le goût amer des privautés refusées Deux larmes fugitives, trop sollicitées pour être retenues, s'étaient emmêlées dans les poils de la barbe naissante de Jean-Yves. Elle les essuya de son front caressant Ainsi, confronté à ce regard fuyant, il ne serait pas tenté de déchiffrer l'énigme qui flottait dans l'onde cristalline de ces yeux aux reflets d'émeraude.

Cette nuit-là, Il eut du mal à trouver le sommeil. A deux pas de lui, comme une brise perfide, le souffle d'Irène érotisait la chambre. Il imaginait deux seins orgueilleux se soulevant à chaque inspiration. Il se voyait en rêve, détenteur de toutes les audaces, les investir d'impatientes caresses, y déposer, en gage de prélude, ses lèvres enfiévrées, sachant bien qu'à ce stade elle ne pourrait plus lui refuser ses faveurs. Mais elle lui inspirait trop de sentiments profonds, pour tenter de forcer sa pudeur déroutante. Il préférait rester à son écoute, tout simplement.

A l'heure où s'installent les rêves, aux confins imprécis du subconscient, il fut comme happé par une gigantesque spirale. Jamais il n'avait été confronté à un tel phénomène. Il se retrouva dans une sorte de Jardin d'Eden surgi au milieu d'une mer inconnue. C'était une petite île, à l'image de Patmos ou peut-être Patmos Pourquoi pas ? Par une matinée ensoleillée, une jeune bergère faisait paître ses moutons sur le flanc d'une colline, a proximité d'une grotte. A quelques pas de là serpentait un petit ruisseau. Un homme vêtu d'une longue tunique bleue, portant à son cou une lourde chaîne d'où pendait un gros médaillon cruciforme, était assis sur une souche d'olivier. Son visage était orné d'une courte barbe brune. De longs cheveux ondulaient jusque sur ses épaules. Il était plongé dans une méditation si profonde que même les charmes de la bergère, chantonnant à deux pas de lui, ne semblaient pouvoir interrompre. On les aurait cru sortis, tous les deux, d'un tableau bucolique abandonné par hasard au beau milieu de la campagne.

A son réveil, ce songe était tout aussi présent et perturbait encore son esprit. L'aube était à peine naissante. Il abandonna Irène endormie, sortit et alla s'asseoir au bout de la jetée. Dans le calme des heures qui préludent à la levée du jour, il avait envie de mettre un peu d'ordre dans ses pensées.

Pourquoi était-il surpris par cette île qui semblait lui rappeler des souvenirs perdus ? Comment interpréter les réactions d'Irène, depuis le début de leur rencontre ? Pourquoi surtout avait-il entrepris de faire ce voyage qui commençait à se révéler comme un pèlerinage à travers le temps ?

Alors, il se pencha sur sa propre existence. Qu'avait-il été jusqu'à ce jour ? Quel genre d'homme était-il ? Jusqu'à présent, il n'avait pas été spécialement porté vers les transcendances de la méditation. Sa vie avait été humainement banale. Il s'était épuisé dans la recherche de bonheurs et de plaisirs ordinaires. Égoïste, sûr de lui, peu enclin à faire des concessions, il imposait ses envies et ses désirs à celles qui étaient trop faibles pour les lui refuser, de telle sorte qu'il n'en éprouvait pas de réels plaisirs. Il était plutôt jeune, beau et séduisant, ce qui l'exonérait de manœuvres compliquées pour arriver à ses fins. Les femmes lui tombaient naturellement dans les bras. Alors, il arrêtait ses choix au gré de leurs avances. C'était un peu trop facile. Si bien, qu'au moment de les posséder, l'impatience charnelle déclarait forfait. Il ne savait aimer que par habitude, sans élan passionné : c'était un exercice de style qui ne le satisfaisait pas et qui le conduisait souvent aux frontières de l'impuissance. Un blasé de l'amour, en quelque sorte ! Sa femme était partie. Il n'allait tout de même pas la pleurer ! Il est vrai qu'il avait pris l'habitude de sa présence Elle faisait partie des meubles ! A ce niveau, c'était un peu dérangeant, parce qu'elle tenait une place bien précise dans son univers trop machiste. Malgré tout, cela faisait un peu désordre de la voir ainsi prendre l'initiative de la rupture, pour aller assouvir dans les bras d'un autre ses exigeants besoins. Mais, ce qui avait contribué à le changer profondément, c'était ce qu'il venait de vivre à l'Ile de la Réunion. Cette expérience était inhabituelle. Il avait été confronté à la véritable passion et à des amours impossibles. Ses expériences passées n'avaient pas de communes mesures avec cette réalité.

Ainsi, il lui avait suffi de quitter son milieu habituel, pour sentir le besoin de se remettre en question, une fois de plus. La mise à feu était déclenchée : personne n'aurait désormais le pouvoir d'éteindre la mèche qui allait faire exploser son identité profonde. Personne ? Ce n'était pas si sûr ! "Éteindre la mèche", peut-être pas, mais modifier le cours de son cheminement, c'était une autre histoire. Irène s'était insinuée, comme par mégarde ou par hasard, dans sa vie chaotique. A partir de ce moment, elle avait bouleversé ses habitudes. Présente, au-delà de toute attente, elle ne cherchait pas à attirer ses faveurs. C'était pour lui inhabituel. Cela l'agaçait, mais, en même temps, cela donnait plus d'envergure et plus d'importance à cette passion nouvelle qu'il éprouvait, sans la cibler précisément.

Irène ! Il commençait à l'identifier, malgré lui, à la petite bergère de son rêve : à la différence, qu'elle était plus distante et plus réservée, moins disponible. Il se mit soudain à admettre que ce pourrait être la même femme et que, dans une vie antérieure, il aurait pu être ce séduisant ermite qui avait su la conquérir. Cette hypothèse n'était pas absurde. Le songe de cette nuit n'était certainement pas un songe ordinaire : il lui paraissait de plus en plus évident qu'une force invisible le poussait à ouvrir les yeux sur ses racines profondes. Mais si c'était le cas, il ne comprenait pas l'attitude d'Irène à son égard. Pourquoi cette réserve ? Elle avait pourtant l'air de tenir à lui. La petite Cyrénée retrouvant son amour perdu, aurait dû avoir un autre comportement.

Une brèche s'était ouverte, dans laquelle s'engouffraient pêle-mêle des vagues d'interrogations. Alors, il se disait que l'essentiel, pour le moment, était de rester à l'écoute de tous ces petits riens dont l'accumulation pouvait le conduire vers la lumière. Jean-Yves le comprit. Décidément, sa vie prenait un nouveau sens. C'était comme sur le "Chemin de Damas" de l'Écriture. Il marchait insouciant des valeurs spirituelles qu'il avait jusqu'ici négligées ou simplement étouffées dans le chaos de son esprit trop matérialiste, lorsque tout à coup, l'Essence même de toutes résurrections venait à sa rencontre. Certains appellent cela la Grâce, d'autre, une simple révélation.

* * *


- Je me demandais où tu étais bien passé. Pourquoi ne m'as-tu pas réveillée ? Je t'aurais accompagné dans ta promenade matinale.

Absorbé dans ses pensées, Jean-Yves ne lui répondait pas. Elle prit cela pour une bouderie de soupirant éconduit.

- Tu parais fâché ! Je reconnais que je n'ai pas été très gentille avec toi, hier soir. Il ne faut pas m'en vouloir. Je suis bien avec toi, mais quelque chose m'empêche de répondre à tes attentes. Sois patient ! Je te demande un peu de temps.
Ces paroles d'espoir tirèrent Jean-Yves de sa rêverie. Rassuré, il commençait à comprendre que son amie n'était pas aussi indifférente envers lui qu'elle ne le laissait paraître. Ses mots retenus devenaient tout à coup symbole de promesses.

- Je ne t'en veux pas, Irène J'éprouvais seulement le besoin de me retrouver un peu seul. Je ne sais plus où j'en suis. Depuis mon départ, tant de choses se sont passées ! Il y a eu surtout notre rencontre, que je ne considère pas comme fortuite. Je t'ai d'emblée considérée comme une amie de toujours. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Et puis, il y a cette île. Parle-moi franchement. N'as-tu pas comme moi l'impression qu'elle t'est familière et que, dans un passé lointain, tu y as laissé une part de toi-même ? Ne te moque pas de moi ! Je cherche simplement à comprendre.

- Continue !

- Cette nuit, j'ai fait un rêve étrange. Nous étions ensemble, sur cette île, il y a, il me semble, plusieurs siècles. Nous nous aimions. Toi, tu étais une jeune bergère. Moi, une sorte d'ermite. Il m'est difficile de t'en dire davantage.

- Si je comprends bien, toi aussi tu crois aux vies antérieures ?

Elle avait lâché ces mots sans, à première vue, en mesurer l'importance. Mais elle les avait prononcés. C'était un tout petit pas vers une complicité mutuelle, porteur de toutes les espérances.

- Ce n'est pas par hasard, Irène, si nous nous sommes rencontrés. Je crois que, tous les deux, nous pouvons l'admettre. C'est notre histoire. Si tu le veux, découvrons-là ensemble.

- Ta bergère ne s'appelait-elle pas Cyrénée ?

La précision de la question posée le laissa comme pétrifié. Ce n'était pas possible! Essaient-ils en train de perdre la raison ou de sombrer dans quelque songe commun ?

Elle s'était approchée de lui. Avec la même douceur dont elle était coutumière dans les lointains pâturages de ses rêves ravivés, lorsqu'elle caressait la laine de ses moutons, la Cyrénée de naguère avait laissé ses doigts effleurer le visage de son Talamos perdu. Elle le retrouvait enfin sous les traits de son nouvel ami Quelques gouttes de rosée perlaient aux confins de ses grands yeux devenus subitement graves. Elle écarta subitement ses mains. Le souvenir d'une passion brisée aux premiers jours de son éclosion, rallumait des rancœurs envers un Dieu peu soucieux de ses rêves de femme. Elle avait trop souffert. Elle s'était juré de ne plus jamais aimer !

Un vieux pêcheur assis sur une bitte d'amarrage, posait sur le couple un regard plein de bonté. C'était un Calydon extirpé de sa tombe marine par on ne sait quelle puissance surnaturelle, venant parachever son aide interrompue. Voyant qu'il était l'objet de leur attention, il se permit de donner quelques conseils à ces jeunes touristes en mal de découvertes.

- Vous devriez aller visiter l'intérieur de l'île. Il y a quelques endroits charmants qui méritent le détour. Par exemple, si vous passez le petit pont, à la sortie du village et que vous grimpez vers la source du ruisseau, vous pourrez admirer, en arrivant à la grotte de Calloé, un panorama exceptionnel. Vous ne pouvez pas vous tromper.

Il y avait quelque malice dans le regard du vieux pêcheur. Il semblait vouloir les attirer vers un endroit précis, comme s'il savait qu'il allait combler leurs attentes.



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