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Livre II : La Rivière des Pluies

Chapitre 14




Le Tertre Kaloen avait réouvert ses volets et Jean-Yves retrouvé son vieux banc de pierre. Assis face à sa lande, las plus que de raison, il revivait en mémoire sa triste et folle aventure. Apparemment, son désir d'évasion n'avait pas été une bonne idée. Pourtant, il était revenu de son île un peu plus mûr, un peu moins sûr de lui, un peu moins enclin à se disperser désormais dans des amourettes sans lendemain. Anne-Lise était toujours présente dans ses pensées. Marion aussi, Dieu qu'il avait été difficile de trouver sa place entre ces deux femmes si différentes l'une de l'autre ! Si les choix qu'il avait fait alors avaient été les plus judicieux, il n'en était pas moins vrai que, maintenant, il se retrouvait seul avec ses souvenirs, seul avec sa peine et avec un sentiment d'échec irréversible. Il lui restait le souvenir d'un amour dépassant toutes les passions qui lui avaient été donné de connaître. Désormais, ce serait cette petite lumière qui éclairerait ses moments d'abattement. Mais qu'en serait-il, dans le futur, de la vie amoureuse à laquelle il était en droit d'espérer ? Il était encore jeune, disponible et toujours en quête de donner un sens à sa vie. Il n'allait tout de même pas rester terré sur son lopin de lande à attendre on ne sait quelle rédemption.

Il retourna à ses promenades le long de la falaise, pour tuer le temps. Le soir, il rentrait au Tertre où, dans la salle de séjour, la vieille pendule allait encore scander les heures interminables de ses ennuis. Le cruchon d'alcool ne suffirait pas à endormir son esprit perturbé.

Marie-Hélène n'avait pas eu l'idée de réintégrer le domicile conjugal. Ce n'aurait pas été la panacée, mais sa solitude aurait été moins lourde à supporter.

Peu à peu, il en vint à se persuader qu'il devait tirer un trait sur un passé qui n'en finissait pas de se rappeler à son "mauvais souvenir". A peine revenu dans sa maison de la lande, il échafaudait déjà d'autres départs, d'autres voyages qui auraient au moins l'avantage de le propulser vers de nouveaux horizons.

Il allait donc reprendre son bâton de pèlerin, laissant à la Providence le soin de le guider vers des lendemains plus réjouissants et peut-être vers des révélations à la mesure des ses aspirations.

* * *


Après un interminable voyage en chemin de fer, il arriva à Marseille. La ville semblait somnoler sous son soleil habituel. Il se sentit un peu perdu au milieu de cette foule bigarrée qui déambulait avec nonchalance tout au long des artères glissant vers le Vieux Port. Il se laissait griser par ces symphonies de couleurs se mariant avec bonheur avec cette lumière particulière qui baignait les choses et les gens, aux quatre coins de cette ville tapageuse. Quel contraste avec la monotonie austère de son coin de Bretagne !

Le monstrueux paquebot de croisière ouvrit son ventre au flot de touristes avides d'un même dépaysement. Jean-Yves leur emboîta le pas. Fermement tenu en respect par les serpentesques amarres qui le retenait à quai, le grand bateau rythmait son souffle à la cadence de ses hoquets d'impatience. Comme pour annoncer le moment imminent de sa libération, la plainte de sa sirène déchira la torpeur de la ville, dans un irrespectueux crachat de vapeur. Ce fut le moment du départ. Paradoxalement silencieux, après ses manifestations de colère, il s'écarta du quai. Deux puissants remorqueurs le tirèrent vers les deux bras ouverts de la jetée, frontière vigilante entre le port et la haute mer. Le soleil avait sombré derrière la ligne d'horizon, en empourprant le Château d'If de ses feux déclinants, comme un féerique cadeau d'adieu aux gens du voyage. Jean-Yves était resté silencieux. Accoudé au blanc bastingage, il regardait s'éloigner la terre. La proue du navire cinglait vers d'autres espérances : c'était du moins le vœu qu'il cherchait jalousement à entretenir au plus profond de lui-même.

Indifférent à l'agitation qui régnait autour de lui, tout en goûtant avec gourmandise ce moment d'une exceptionnelle intensité, il laissait son esprit s'égarer dans les méandres de son passé.

- Monsieur, vous ne vous sentez pas bien ?

Elle avait surgi de nulle part. Elle était là devant lui comme une apparition heureuse, comme une sirène qui aurait surgi des profondeurs des flots. Elle était belle et rassurante. Déléguée par on ne sait quelle instance surnaturelle, elle venait à lui, en toute simplicité, offrant son charme et sa féminité ou peut-être une autre forme de secours, à cet homme en mal d'évasion.

Jean-Yves, prostré dans sa méditation, dangereusement penché au-dessus du bastingage, se redressa et leva les yeux vers celle qui l'interpellait. Elle ressemblait à la fille de ses rêves. Au premier abord, ce n'était qu'une impression. Pourtant, elle était brune, les cheveux tirés en arrière par un joli foulard de soie qui ressemblait étrangement à un diadème de fleurs. Elle était vêtue d'une simple tunique blanche plissée, serrée à la taille par une ceinture d'argent. Il fronça les sourcils. Quelque part, au fond de lui-même, une petite voix lui murmurait qu'elle était de retour : comme un amour perdu, subitement retrouvé !

- Oh ! Veuillez m'excuser ! J'étais perdu dans mes pensées. Rassurez-vous, je vais bien. Je me sentais seulement un peu engourdi par la brise du large et je commençais à m'assoupir.

- Vous risquiez de passer par-dessus bord, avec le roulis ! Vous devriez venir vous asseoir. Permettez que je vous tienne compagnie, un moment. Vous ne me paraissez pas au mieux de votre forme.

Il la remercia de sa gentillesse. Elle était ravie d'avoir trouvé quelqu'un avec qui elle allait pouvoir lier conversation. Tout en devisant, ils allèrent se mettre à l'abri dans la coursive tribord.

- A qui ai-je l'honneur ?

- Irène Je me suis octroyé quelques jours de repos pour aller visiter les îles de la Mer Égée. Et vous?

Il lui raconta son histoire et lui confia le but imprécis de son voyage. Il lui avoua qu'il ne savait pas trop pourquoi il s'était lancé dans cette nouvelle aventure. Il savait seulement qu'il devait le faire. Elle l'écoutait avec une attention soutenue dans laquelle se lisait une curiosité évidente.

Ce n'était pas une rencontre ordinaire. Ils restèrent tard dans la nuit à échanger les chants et les plaintes de leurs âmes. Ils parlaient un même langage. Ils se renvoyaient, comme un écho, les mêmes interrogations, s'avouaient les mêmes aspirations et déjà ils étaient bien obligés de se rendre à l'évidence qu'ils étaient unis par une complicité qui dépassait l'instant présent.

On dit souvent que sur les paquebots de croisières se nouent des idylles et que l'air du large favorise les relations les plus intimes. Irène et Jean-Yves auraient pu, dès le premier soir, guidés par cette entente aussi spontanée qu'exceptionnelle, se laisser emporter par leur attirance mutuelle et, de paroles en paroles, de caresses en caresses, de baisers en baisers, conclure leurs émois dans un abandon plus total Curieusement, malgré leurs envies trop visibles, malgré des non-dits révélateurs, malgré cette harmonie qui s'était établie entre eux, une sagesse quelque peu désuète les forçait à ne pas franchir le garde-fou de cette amitié naissante.

* * *


Comme cela, au moment où nous ne nous y attendons le moins, une vague de fraîcheur vient recouvrir l'aridité de notre quotidien. Elle s'insinue câline au creux des rides de notre cœur, comme un baume salutaire. Comme quoi, le destin n'est pas si implacable ! Il choisit souvent, dans la panoplie de ses remèdes, l'incroyable envoûtement du charme féminin. Il n'y a pas plus douce manière pour redonner un nouveau sens à nos illusions perdues. Le son enjôleur d'une voix sensuelle qui s'attarde aux confins de nos désillusions, comme une caresse attendue, la présence complémentaire d'une Ève salvatrice oublieuse des tentations perverses du Paradis Perdu, le parfum d'une peau satinée faisant resurgir dans nos fibres intimes des désirs relégués au rang des habitudes, tout un festival engendré dans une promiscuité nécessaire et nous voilà repartis vers de nouveaux bonheurs.



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