Une fleur nouvelle est venue éclore, là-bas, près du talus, au croisement de la Ravine. Plus Jean-Yves s'en approche, plus elle prend des proportions démesurées. Il a la certitude que ce n'est pas un mirage Poussé par une étrange intuition, il dévale la pente à toutes jambes, coupant le dernier lacet du chemin qui le sépare de l'endroit.
- Mon Dieu !
Anne-Lise est là, couchée à la limite du champ de cannes, les jambes repliées. Elle semble dormir. Il s'en approche, redoutant le pire. Elle respire faiblement. Que s'est-il passé ?
C'est l'affolement à la Ravine. Anne-Lise gît maintenant sur le lit de sa chambre. Elle n'a toujours pas repris connaissance. Moïse fait peine à voir. Le médecin appelé ne comprend pas ce qui a pu lui arriver et préconise de la transporter d'urgence à l'hôpital.
Après deux jours d'incertitude, Anne-Lise sort enfin lentement de son coma. Jean-Yves et Moïse sont là à son réveil. Elle a du mal à reprendre pieds dans la réalité. Elle est étonnée de se trouver là. Elle ne se souvient de rien. Elle s'affole devant tout le remue-ménage fait autour d'elle. Les spécialistes sont peu bavards et parlent évasivement de problèmes cardiaques. C'est curieux Jean-Yves a la conviction qu'ils cachent l'essentiel, comme s'ils la savaient condamnée.
* * *
Anne-Lise a retrouvé son coin de colline. Elle est encore très faible et il lui faudra certainement beaucoup de repos. Les épanchements amoureux ne sont pas encore à l'ordre du jour et Jean-Yves se contente de la câliner avec beaucoup de précautions.
Peu à peu, elle essaye de reconstituer la trame de ses souvenirs. Elle se rappelle maintenant être venue attendre Jean-Yves au croisement du chemin des "Hauts". Déjà, elle ne se sentait pas bien. Une étrange lassitude s'était emparée d'elle. Elle avait voulu rentrer à la case, mais ne s'en sentant pas la force, elle s'était assise épuisée sur le remblai du chemin. Après, ses souvenirs sont beaucoup plus flous. Elle se souvient vaguement avoir été sous l'emprise d'une menace. Un homme se serait approché d'elle, mais après, c'est le grand trou noir. A-t-elle été confrontée à un rôdeur ou bien il n'y avait personne et ce n'était que le fruit de son imagination mise à mal par son étrange malaise ?
Malgré tous les soins et tout l'amour dont elle est entourée, l'état d'Anne-Lise semble se dégrader de jour en jour. Jean-Yves passe ses journées et ses nuits à veiller sur elle. Il profite égoïstement de sa chaleur, en restant de longues heures allongé à ses côtés. Moïse le laisse pudiquement profiter de ces moments privilégiés. Peut-être pense-t-il, dans sa muette lucidité, que seul l'amour peut tirer sa fille bien-aimée des griffes morbides qui l'entraînent inexorablement vers une fin refusée.
Le crépuscule cache ses dernières lumières derrière les silaos du jardin. L'heure semble propice à de graves confidences. Anne-Lise tourne ses yeux fatigués vers Jean-Yves.
- Je vais mourir, je le sais !
- Tu n'as pas le droit de dire cela ! Accroche-toi en pensant à notre amour.
- Je suis si lasse!
Il aimerait pouvoir éclater en sanglots pour libérer l'intolérable tristesse qui lui noue les entrailles, mais devant elle, il doit rester fort, même s'il ne croit plus aux lendemains qui chantent. Il se contente de lui sourire avec toute la tendresse de son âme.
La nuit est douce. Seul un rayon de lune éclaire la chambre. Anne-Lise s'est assoupie. Jean-Yves est contre elle, respirant la brise de son souffle apaisé. C'est l'ultime moment d'une calme intimité. Elle est partie dans un rêve secret dont elle ne lui fera jamais le récit. Il en a l'angoissante conviction et pourtant, il se refuse à l'admettre. Les heures s'écoulent ballottées entre des moments d'espoir et de doutes. Dans quelques instants l'aurore va se lever ? Lui accordera-t-elle un nouveau sursis ?
Il veut encore goûter au satin de ses lèvres et s'enivrer de leur parfum. Mais Anne-Lise ne répondra plus jamais à son invite, en lui accordant cette privauté. Le chant de son cœur s'est soudain arrêté.
* * *
Nombreux étaient ceux qui avaient voulu venir à la Ravine pour un dernier adieu à Anne-Lise. Ils formaient la tête du cortège qui descendait vers la Rivière des Pluies. D'autres, plus discrets, jalonnaient le chemin des "Hauts" et attendaient son passage pour s'y mêler.
La place de l'église était noire de monde. A peine le cercueil avait-il été déposé devant le parvis, qu'il fut enseveli sous un monceau de fleurs blanches. Mais à quoi bon décrire cette cérémonie? Jean-Yves avait soutenu la misère de son vieux Moïse tout au long de cet interminable chemin de croix, jusqu'à la tombe de sa femme ouverte pour accueillir Anne-Lise. Elles seraient désormais réunies. Moïse allait-il survivre longtemps à son chagrin ? N'avait-il pas envie aujourd'hui de les rejoindre toutes les deux ?
Discrètement, une femme voilée et quelque peu voûtée était venue jeter une gerbe de roses sur le cercueil déjà descendu dans la fraîcheur de la terre. Puis, elle s'en était allée à ses propres misères.
Merci, Marion, pour ce geste ! Il te fait mériter tous les pardons.
Avant de repartir, Jean-Yves tourna son regard vers la Vierge Noire. Il ne savait plus quoi lui dire, sinon qu'elle sera son ambassadrice pour faire entrer Anne-Lise dans des Paradis moins tourmentés. Les graines de ses espoirs, qu'il avait semé un jour au pied de la grotte, n'avaient pas eu le temps d'éclore.
Jean-Yves n'avait pas voulu laisser son vieil ami à sa solitude. Les jours passaient et il était resté à la Ravine. L'ombre d'Anne-Lise y planait toujours aussi obsédante. Chaque soir, il se réfugiait dans "leur chambre". Désormais, il y aurait toujours au creux du lit cette grande place vide que rien ni personne ne pourrait combler.
Il commençait à penser à un éventuel départ. Il n'attendait plus rien de son île.
* * *
Ce matin-là, Jean-Yves a rencontré Marion près du Méridien, à Saint-Denis. Ce n'était que pure coïncidence et pourtant il savait qu'un jour ou l'autre ils se reverraient. Il ne l'a pas évitée. Il est allé spontanément vers elle.
Ils avaient changé tous les deux. Les aléas de la vie les avaient quelque peu brisés. Ils étaient capables maintenant de marcher sereinement l'un vers l'autre sans la moindre hostilité.
- Bonjour, Marion. Cela me fait plaisir de te revoir. Puis-je en profiter pour te remercier de ta délicate intention, le jour de l'enterrement ?
- Je ne pensais pas que tu m'avais vue. Tu sais, je l'ai fait surtout pour toi. Tu étais tellement malheureux. Et puis, j'avais tant de choses à me faire pardonner.
- Tu as changé, Marion. Je ne reconnais plus en toi celle qui se dressait constamment contre moi et qui refusait d'être aimée. Je repense souvent à notre histoire. Crois-tu que nous avons laissé passer notre chance ou alors que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre ?
- Et si nous essayions de tout recommencer ? Pas tout de suite. Laissons au temps le soin de guérir nos blessures et de nous retrouver.
Il appréciait cette main tendue, mais il ne pouvait pas la saisir. Tant de failles s'étaient creusées entre eux, au cours des séismes, qu'ils avaient dû subir. Ils n'étaient plus du même monde. Il préférait garder de cet amour une image apaisée par cette tendre amitié qu'il souhaitait maintenant du fond du cœur. Il trouva un biais pour ne pas lui répondre. Pour rien au monde il aurait voulu la brusquer en lui opposant un refus catégorique.
- As-tu un peu de temps à m'accorder. J'aimerais passer un moment avec toi. Je t'invite au restaurant. Au "Mandarin", par exemple ?
- Comme au bon vieux temps ? Oui, cela me ferait vraiment plaisir.
Au cours du repas, il observait cette femme qui l'avait attiré à l'autre bout du monde. S'il avait pu croire un moment qu'une Cyrénée échappée des brouillards de son inconscient était revenue pour parachever une passion brisée dans ses premiers élans, il lui avait bien fallu se rendre à l'évidence qu'il s'était trompé. Anne-lise s'identifiait davantage à cette image, pourtant, une fois de plus, le destin avait voulu mettre un terme à une aventure si jolie. Malgré la gentillesse que Marion lui accordait aujourd'hui sans calcul, il la trouvait toujours aussi secrète. Une flamme s'était éteinte au fond de ses grands yeux, pour faire place à une certaine douceur résignée. Leurs silences étaient éloquents : c'était comme un message codé qu'ils n'arrivaient plus à déchiffrer. Que devaient penser d'eux les gens attablés aux quatre coins de la salle ? Ils étaient devenus trop graves pour ressembler à des amants, trop complices pour des étrangers de passage, trop sages pour être les acteurs d'une rencontre amoureuse sans lendemain. A dire vrai, ils n'avaient cure de ce que pouvaient penser tous ces gens. Ils étaient sous l'emprise du charme de cette rencontre fortuite et ils n'avaient pas envie de s'en dégager.
Ils parcouraient maintenant les rues de la ville, tout en devisant comme de vieux complices. Cette promenade lui rappelait sa première sortie avec Anne-Lise. Cette évocation ne pouvait s'échapper de son jardin secret : c'étaient des bonheurs et des souvenirs qui ne peuvent se partager.
- Marion, je crois que je ne vais pas tarder à rentrer en France. Je me sens démoli. Je ne peux plus supporter cette île dans laquelle j'avais mis tous mes espoirs. Je veux essayer d'oublier.
- Non, Jean-Yves, aies un peu de patience. Je te l'ai demandé tout à l'heure et tu ne m'as pas répondu. Je veux réapprendre à t'aimer et je suis décidée à tout faire pour te rendre heureux. Tu sais ce que je ressens actuellement ? J'ai envie de toi !
- Moi aussi, Marion, mais il est trop tard. A quoi cela servirait-il ? A nous faire encore un peu plus de mal ? Tu vois, en cet instant, nous sommes en train d'écrire la plus belle page de notre histoire. Nous parlons ensemble comme nous n'avons jamais été capables de le faire. Nous nous comprenons enfin. Gardons cette amitié raisonnable. Si nous recommencions à nous faire l'amour, à être amants si tu préfères, nous allons à nouveau nous déchirer dans un prochain avenir. L'envie que nous ressentons l'un pour l'autre, c'est notre seule sauvegarde. Aujourd'hui, Marion, je te regarde avec d'autres yeux et je retrouve enfin un peu de paix.
Il sentait Anne-Lise présente à cet entretien. Elle lui donnait la force d'être à la hauteur de la situation Peut-être aurait-elle aimé après tout qu'il revienne à Marion, ne serait-ce que pour combler la solitude dans laquelle elle l'avait laissé. Elle était si compréhensive et si généreuse, Anne-Lise !
Ils regagnèrent chacun leur solitude sans le moindre faux pas. Un ange était passé !
* * *
Il ne lui restait plus qu'à couper les derniers liens qui le rattachaient encore à son île. Ce n'était pas le plus facile.
Quand il rentra à la Ravine, Moïse était assis, comme d'habitude, sur son vieux banc de pierre Jean-Yves se demanda soudain pourquoi la présence d'un banc de pierre revenait-elle marquer de sa réalité les moments importants de sa vie ? Il y avait celui du "Tertre Kaloen", témoin de ses joies et de ses peines et qu'il n'allait pas tarder à retrouver. Il y avait celui du jardin de la Ravine qui, dans l'instant présent, supportait la misère de son vieil ami Moïse. Il avait la conviction qu'un banc devait être toujours là pour matérialiser une halte nécessaire ou la fin d'une étape exigeant un moment de réflexion avant de repartir de l'avant et, plus souvent, l'endroit idéal pour se plonger dans une méditation bénéfique. Il s'approcha du vieil homme qui donnait l'impression de s'être déjà détaché de son coin de Paradis. L'ange s'était envolé. Il ne lui restait plus que les vieux démons de la souffrance, même s'il essayait de les chasser en simulant une froide indifférence. Mais Jean-Yves n'était pas dupe. Il était courageux, son ami créole. Jean-Yves s'assit à ses côtés, sans un mot. Il pensait à son départ. Quelle serait la réaction de Moïse à cette annonce? Mais le "sorcier" des "Hauts" n'avait pas perdu ses pouvoirs. Encore une fois, il devina ses pensées.
- Je sais que tu as envie de partir. Surtout, ne reste pas pour moi. A ton âge, tu as bien d'autres choses à faire que de vivre avec tes souvenirs. Va, rentre en Métropole. Tu oublieras et referas ta vie. C'est par ma voix qu'Anne-Lise te le demande. Moi ? J'ai ici mes amis et mes habitudes. Je te promets de veiller sur le repos d'Anne-Lise. Chaque dimanche, je lui rendrai visite dans le petit cimetière de la Rivière des Pluies. Tu y seras avec moi par la pensée. Tu as su rendre ma fille heureuse et ça, je ne l'oublierai jamais.
Moïse n'aimait pas trop les marques d'affection. Pourtant, Jean-Yves l'embrassa tendrement. Il resta jusqu'à la nuit à le réchauffer de sa présence. Moïse se taisait. Jean-Yves ne saurait jamais s'il avait remarqué les larmes qui coulaient sur son pauvre visage.