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Livre II : La Rivière des Pluies

Chapitre 11




Après le départ de Marion, Jean-Yves trouva que le moment était venu de réaliser un vœu qui lui tenait à cœur.

C'était par un bel après-midi d'été. Le repas terminé, ils goûtaient, Anne-Lise et lui, assis à leur place coutumière, sous la tonnelle, le calme de la Ravine. Moïse se tenait à deux pas du couple, assis sur son vieux banc de pierre, discret comme toujours, mais l'œil attentif, en train de fumer son éternelle pipe de bruyère. Le moment était propice à la déclaration qu'il avait envie de faire.

- Que dirais-tu, Anne-Lise de cette idée ? Si nous fêtions nos fiançailles ? Je sais que cela fait un peu démodé. Maintenant que nos problèmes semblent résolus, ce serait l'occasion de faire la fête et de faire éclater notre bonheur au grand jour, après l'avoir caché si longtemps.

Anne-Lise chercha le regard de son père, comme pour lui demander son avis. Ce n'était pas nécessaire. Il y avait dans les yeux de Moïse une lueur de muette approbation. Quant à elle, avec sa spontanéité coutumière, elle aurait dû sauter au cou de son amoureux. La surprise était trop grande. Il lui fallut un moment pour réaliser ce qu'il lui arrivait. Elle se mit à pleurer en silence, mais ce n'était que des larmes de bonheur. Elle avait dû attendre si longtemps, sans jamais vouloir le montrer, cette déclaration qui tardait à venir. Pour elle, c'était l'heure de vérité.

* * *


Jean-Yves est étonné par les coutumes de ce pays. La Ravine est envahie de gens qui lui sont inconnus. Ils ont apporté trop de fleurs : il y en a partout. Ils ont tenu à tout préparer. Il règne autour des cases une ambiance de kermesse. Pour l'occasion, chacun a revêtu ses habits du dimanche. C'est une symphonie de couleurs qui s'harmonise à merveille avec le teint de leur peau. Ils sont venus, par leur simple présence, lui dire qu'il est désormais des leurs, qu'il est adopté et qu'ils l'approuvent d'être venu cueillir la plus belle fleur de leur montagne.

Mais la reine du bal s'est faite un peu attendre. Elle apparaît bientôt dans sa robe de bal. L'assistance est devenue silencieuse. Elle l'entoure. Alors, Anne-Lise cherche Jean-Yves du regard, l'invite à ses côtés et lui tend ses lèvres.

- Je vous présente mon amoureux !

Elle voulait produire son effet. Elle ne l'a pas raté.

Le buffet a été dressé autour du vieux puits. Pour tous ces gens simples, c'est un festin de roi. Le vin des collines et le rhum des champs de cannes à sucre coulent peut-être avec trop de profusion, mais c'est la fête. Quelques jeunes Créoles se sont mises à chanter accompagnées d'un orchestre quelque peu improvisé. Moïse a rajeuni de vingt ans. Tout en conversant avec ses voisins, il "lève un peu trop le coude" et quand il s'aventure à quérir la main d'une cavalière pour quelques pas de danse, sa démarche est pour le moins hésitante. Tout le monde s'amuse. Anne-Lise peut être satisfaite. Sa fête est réussie.

Quand les derniers invités ont quitté la Ravine, Jean-Yves sait qu'il a encore une démarche à accomplir.

- Anne-Lise, veux-tu m'accompagner à la Rivière des Pluies ?

- Tu as des courses à faire ?

- Non, j'ai une visite à accomplir et ta présence m'est indispensable.

Elle se laisse emmener sans poser d'autre question.

- J'ai un compte à régler avec la Vierge Noire. Je voulais venir la remercier avec toi.

La main dans la main, ils se sont approchés de la grotte. Ils sont restés longtemps serrés l'une contre l'autre, le cœur débordant d'émotions, psalmodiant en silence une même prière.

* * *


Le temps s'écoulait paisible, mais avec une rapidité déconcertante. Des rumeurs colportées par le personnel de l'école leur apprirent que Marion était de retour. On disait également qu'elle était revenue accompagnée d'un "chevalier-servant de rechange". En apprenant la nouvelle, Anne-Lise ne put cacher son inquiétude. Elle avait toute confiance en Jean-Yves, mais elle savait Marion imprévisible et prête à tout pour assouvir une rancune tenace, même si désormais elle n'était plus seule. Ils décidèrent néanmoins de ne rien changer à leurs habitudes et d'ignorer leur encombrante voisine.

Jean-Yves a croisé, l'autre jour, Marion et son nouvel ami à l'entrée du village. Elle lui a jeté un regard sans expression, sans plus. Enfin une réelle indifférence ! Enfin un trait tiré sur le passé ! Mais, en lui-même, il se disait que c'était vraiment trop beau pour ne pas cacher un piège. Il la connaissait si bien sa Marion !

Vanina venait souvent leur rendre visite à la Ravine. Par elle, ils étaient au courant de ce qui se passait à l'école. Malgré sa nouvelle "lune de miel", Marion avait replongé dans la drogue. Des disputes éclataient souvent entre elle et son ami de rechange, à ce propos. Lui, il supportait mal d'être perpétuellement sur le qui vive, sous la menace tacite des dealers qui avaient recommencé à rôder autour de l'école. L'estafette de la gendarmerie avait repris une surveillance plus active aux abords de l'école. Jean-Yves se disait que l'histoire se répète et il remerciait le Ciel d'avoir pu échapper à ce cauchemar. Décidément, Marion serait toujours incapable de mener une vie normale. Après tout, ce n'était plus son problème.

Mais ce qui devait arriver, arriva. Le remplaçant fut moins patient que Jean-Yves. Il décida d'abandonner la place.

- Un taxi l'a conduit, ce matin, à l'aéroport de Gillot, leur annonça Vanina, à sa dernière visite.

Durant les jours qui suivirent, Marion ne se manifesta pas, si ce n'est que par des opérations plus ou moins enfantines : des coups de téléphone "muets". Sa présence était manifeste à l'autre bout du fil, mais jamais ils n'entendaient le son de sa voix. Après tout, si ça l'amusait ! Elle meublait sa solitude à sa façon. Mais cela agaçait Anne-Lise et renouvelait ses craintes.

* * *


C'est l'heure de la sieste. Le repas terminé, Anne-Lise commence à agiter son "sémaphore" pour transmettre à Jean-Yves le message de ses envies. Ils s'apprêtent à regagner la fraîche complicité de leur chambre pour de nouvelles "activités". Moïse prépare son matériel pour partir à ses chasses.

La Datsun stoppe auprès du vieux puits. Personne ne l'a entendue arriver. C'est Marion. Que vient-elle faire à la Ravine ? Satisfaire sa curiosité ? A-t-elle quelques motifs importants pour justifier sa visite ? Quoi qu'il en soit, elle ne paraît pas du tout gênée. Toujours son air aussi pincé et autoritaire. Elle vient piétiner le jardin d'autrui drapée dans sa coutumière désinvolture.

Elle dévisage Anne-Lise avec un mépris à peine dissimulé. Anne-lise soutient son regard avec une certaine arrogance. Jean-Yves observe l'affrontement. Que se passe-t-il dans la tête des deux femmes ? Que peut-on penser lorsque l'on a perdu le combat ? Que peut-on ressentir lorsque l'on a la certitude de la victoire ? Il regarde Anne-Lise avec des yeux pleins d'amour. Cette ferveur n'échappe pas à Marion. Elle perd un peu de son arrogance et se tourne vers lui.

- J'ai à te parler.

- Je n'en vois pas l'utilité. Nous nous sommes déjà tout dit.

Marion est sur le point de lui répondre, mais Moïse s'interpose :

- Que venez-vous faire chez nous sans y avoir été invitée ? De plus, pour une Directrice d'école, vous me paraissez bien impolie. Personne ne vous a appris à saluer lorsque vous vous introduisez chez les gens ?

- Ce n'est pas à vous que j'adresse la parole.

- N'abusez pas de ma patience. Vous allez me faire le plaisir de décamper d'ici. Nous avons l'habitude de vivre en paix à la Ravine. Toutes vos histoires nous ont suffisamment importunés. Ne vous avisez pas à remettre les pieds ici. Je ne vous le conseille pas.

- Çà, c'est une autre histoire.

Malgré sa fierté, elle bat en retraite, vexée et humiliée. Elle n'a pas l'habitude qu'on lui parle sur ce ton, encore moins quand son interlocuteur est un simple paysan créole.

* * *


- Tu devrais aller voir Marion.

Que se passe-t-il dans la tête d'Anne-Lise ? Il n'est pas question pour lui de remettre les pieds à la villa, pas plus qu'elle n'avait à venir à la Ravine.

- Il faut faire la paix avec elle. Tu sais, elle doit être plus malheureuse que méchante. Je suis sure qu'au fond de son cœur, elle appréciera ta démarche.

- Où vas-tu chercher autant de gentillesse? Tu es vraiment incroyable. En essayant de soulager sa peine, ne crains-tu pas qu'elle essaye de se raccrocher à moi ?

- Fais-moi plaisir. C'est moi qui te le demande. Je te fais entièrement confiance. Je suis sure que tu sauras trouver les mots qui conviennent. Tu sais, je ne suis pas une "sainte". Je suis un peu égoïste en te demandant cela. Je pense que ce serait bon pour notre tranquillité.

- Tu viens avec moi?

- Non personnellement, je n'ai pas à intervenir. Tu sauras bien t'acquitter seul de ta mission. Même si tu y mêles un peu de tendresse, je ne t'en voudrais pas.

* * *


C'est une étrange impression qui envahit Jean-Yves, en gravissant le chemin des "Hauts". Chaque pas le rapproche du sanctuaire de ses amours passés. Il accomplit là un drôle de pèlerinage. La villa apparaît derrière le dernier rebond de la colline, comme au premier jour de son arrivée. C'est le mystère d'une autre découverte qui plane aujourd'hui au-dessus de son toit. Il ralentit son pas, comme pour retarder le moment de la rencontre.

Tout est calme autour de la maison. Elle semble sommeiller au milieu de son jardin de fleurs. Tout en progressant, il retrouve des senteurs familières. Il a l'impression que ses pas sont encore imprimés dans la tourbe des allées. Les oiseaux des massifs se renvoient les mêmes chants qui se mêlaient à ses bonheurs au travers de la fenêtre entrouverte aux moments inoubliables de ses abandons dans les bras de Marion. En cet endroit charmant, il a connu des joies et des peines. Il avait élu domicile en cette demeure, espérant y vivre un amour conforme à ses rêves. Il avait du s'en éloigner pour toutes les raisons qui s'étaient accumulées au fil des jours. Il marche à nouveau vers cette femme qui, en fin de compte, n'avait fait que le décevoir. Quelle va être sa réaction lorsqu'elle ouvrira la porte ?

Une dernière hésitation devant la porte close. Il frappe. Un bruissement de pas incertains se rapproche de l'entrée. Le pêne glisse dans la serrure, libérant la gâche. Dans l'entrebâillement de la porte, une voix mal assurée et quelque peu inquiète demande :

- Qui est là ?

- Ouvre, s'il te plaît, Marion, c'est moi.

Une femme au visage fatigué et vêtue d'un triste peignoir l'interroge du regard. Ses cheveux défaits laissent apparaître quelques fils d'argent. Il n'y a plus d'arrogance dans ses grands yeux cernés. Elle semblait même attendre sa visite.

- Entre !

Il se surprend à effectuer des gestes qui naguère lui étaient familiers. Il la serre contre lui avec émotion. Alors, elle s'abandonne et pleure contre son épaule. Il la sent au bout de ses limites et est envahi d'une grande pitié.

- Tu reviens ?

Il ne sait que lui répondre. Il ne veut pas lui donner de cruelles illusions : elle est si fragile et si désemparée.

- J'avais envie de te revoir, Marion. Je suis venu prendre de tes nouvelles.

- Tu es gentil. Viens t'asseoir.

Ils s'installent sur le grand canapé du salon. Elle tremble un peu. Ses lèvres se tendent vers lui et il les accepte. A ce contact, elle retrouve les gestes oubliés de l'amour. Ses mains se collent au torse de Jean-Yves, comme pour se persuader que sa présence est bien réelle. Ils restent un long moment dans les bras l'un de l'autre, n'osant aller plus loin sur ce chemin désormais interdit. Il a l'impression de jouer avec le feu. Le peignoir a glissé sur les cuisses de Marion, qui semblent s'ouvrir comme une invite. A la limite de cette fourche troublante, l'intimité de la femme se métamorphose en source chaude et n'est pas loin s'exiger son dû… Jean-Yves est bien obligé de se rendre à l'évidence: il a toujours aussi envie d'elle.

- Fais-moi l'amour !

Il ne lui répond pas, mais caresse avec plus d'insistance ce visage devenu plus humain.
- Fais-moi l'amour ! Je t'en prie. Il y a si longtemps ! Je suis impatiente de te sentir en moi.

L'instant est devenu porteur de tous les dangers. Pourquoi Anne-Lise l'a-t-elle incité à une telle confrontation ?

- Je n'aurais pas dû venir, Marion. Tu me troubles infiniment, mais aujourd'hui je ne peux t'offrir qu'une tendre amitié.

Il s'écarte d'elle et va faire quelques pas sur la terrasse pour dissimuler son trouble. Elle se lève à son tour et vient le rejoindre.

- Tu as raison. Je ne t'en veux plus. J'ai mal joué et j'ai perdu. Je suis tout de même heureuse de constater que tu as toujours aussi envie de moi, mais tu te dois à Anne-Lise. Soyez heureux, tous les deux. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je n'attends plus rien de personne.

Il la trouve soudain un peu trop raisonnable et cela doit cacher des intentions qu'il ne préfère pas essayer d'analyser. Avec elle, il faut toujours redouter le pire.

Il se fait tard ? Jean-Yves ne sait pas comment mettre un terme à sa visite.

A sa grande surprise, elle lui dit :

- Anne-Lise va s'inquiéter.Il est temps pour toi de partir.Viens de temps en temps, si tu le veux : cela me fera plaisir.



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