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Livre II : La Rivière des Pluies

Chapitre 10




Marion a retrouvé son cadre habituel. La villa est sortie de sa torpeur. Il était temps d'y faire pénétrer l'air et le soleil. A son arrivée, elle inspecte son domaine, silencieuse et préoccupée. Elle aimerait bien savoir ce qui s'est passé durant son absence, mai Jean-Yves a décidé de se taire.

Comment va se passer cette nouvelle cohabitation ? Marion semble aller beaucoup mieux. Peut-être a-t-elle réussi à se passer de ses drogues. Que présage l'avenir ?

La nuit tombe bientôt sournoise et porteuse de tous les dangers. C'est l'heure de vérité. Jean-Yves s'étend sur le lit anxieux et troublé. Il entend les pas de Marion dans le couloir. Dans l'encadrement de la porte, elle fait une pause et leurs regards se croisent. Elle est impudiquement belle dans sa nudité. Elle s'avance vers lui désirable et secrète. Ses grands yeux brillent d'une flamme qui ne leur est pas coutumière.

- Je peux ?

Il y a de l'ambiguïté dans cette interrogation. Une demande humblement formulée, une promesse à peine dissimulée, l'envie sensuelle, provocante ou sournoise, d'une femme sevrée depuis trop longtemps des plaisirs de l'amour, peut-être un pardon formulé du bout des lèvres par une amante consciente de ses égarements.

Malgré cet amour cassé par trop d'indifférence et de mensonges, il a brusquement envie d'elle. Il a envie de tout oublier, de la prendre dans ses bras et de la posséder. Son désir est presque trop visible et il en a honte tout à coup. Mentalement, il appelle Anne-Lise à son secours Il lui a promis de ne pas succomber. Mais combien c'est difficile ! Il l'imagine agitée, en proie au doute, cherchant le sommeil au milieu de visions cauchemardesques dans lesquelles la reine du bal aurait changé de visage.

- Viens !

Elle se coule dans ce lit trop complice. Elle se presse contre lui comme une chatte en chaleur. Dieu que sa peau est douce ! Que son parfum est entêtant ! Déjà, les mains de Marion plus caressantes que jamais parcourent son corps affolé et bouleversent ses sens. Il aimerait ne lui exprimer qu'un peu de tendresse, mais ce n'est pas possible. Il est à deux doigts de la reddition. Il sait bien que s'il s'aventure à toucher sa peau, ne serait-ce que du bout des lèvres pour tenter d'apaiser le feu qui couve en elle, il va atteindre le point de non-retour. Alors, il se passe en lui un phénomène inattendu. Sans qu'il puisse les retenir, des larmes coulent sur ses joues. C'est le résultat de tensions trop longtemps contenues, d'espoirs déçus et d'un gâchis irréversible. Il ne se savait pas si émotif. Ou peut-être n'avait-il trouvé inconsciemment que cette ultime parade pour échapper à des invites qu'il était sur le point d'accepter ?

- Tu pleures ?

Il est incapable de lui répondre. Il lui sait gré de respecter son silence et sa peine. Les mains de Marion deviennent apaisantes. Ses lèvres sur ses yeux tentent d'endiguer le flot de ses chagrins. Son attitude exprime d'impalpables remords qu'elle se garde bien d'exprimer ouvertement.

- Douce Marion, se disait-il en lui-même, pourquoi t'ouvres-tu si tardivement à moi ? Tu as attendu trop longtemps ! Je n'ai plus le droit de t'aimer.

Il se réveilla dans les bras de Marion. Pourtant, il ne s'était rien passé. Il avait tenu sa promesse. Anne-Lise pouvait désormais dormir tranquille !

Maintenant, il allait falloir gérer au mieux cette vie commune, occuper suffisamment Marion pour qu'elle ne replonge pas dans sa déchéance. Pour le moment, elle n'avait pas l'air de trop y penser. Il l'avait bien vu fouiller nerveusement dans les tiroirs de son bureau à la recherche de ses "tranquillisants", mais elle n'avait fait aucun commentaire sur leur disparition.

- Dis-moi, Marion, pendant ton absence, j'ai remarqué plusieurs fois un drôle de type qui rôdait dans les parages. Il semblait te chercher.

Elle a un moment de panique, mais se reprend presque aussitôt.

- Je ne vois pas qui çà peut-être. Tu crois qu'il en avait après moi ?

- C'est plus que certain. Pour moi je suis sûr que c'est le dealer qui te fournissait ta drogue.

Elle se rend compte que Jean-Yves est au courant. Elle voudrait bien en savoir plus, mais elle se sent en mauvaise position pour le questionner.
- Est-ce que tu lui dois de l'argent ? Si c'est le cas, cela pourrait devenir dangereux.

- Je vais faire le nécessaire, répond-elle laconiquement. Au fait, où sont passés mes cachets et "le reste" ?

- Tu le demanderas à ton médecin. D'ailleurs, il doit passer dans la journée prendre de tes nouvelles.

Pour cacher sa gêne, elle s'en va dans la cuisine se faire un éternel café. Il ne lui en fait même pas le reproche : c'est moins grave pour sa santé que le reste.

* * *


Marion n'a pas fait le nécessaire pour régler ses problèmes. Il lui a semblé préférable de pratiquer la politique de l'autruche. Elle s'imagine qu'elle va conjurer le sort et être en sûreté en restant terrée dans sa villa. Elle ne tente même pas de confier ses appréhensions à Jean-Yves. D'ailleurs, elle ne lui adresse pratiquement plus la parole. Pourtant, il est de plus en plus manifeste que le danger est imminent. Sur le conseil du médecin, Jean-Yves s'est mis en rapport avec la Gendarmerie qui traque actuellement tout un réseau de dealers. Aujourd'hui, leur "estafette" est là, au bout du chemin. Il profite de cette surveillance pour aller faire quelques emplettes au village. Il ne faut pas qu'il s'attarde trop, car l'île vient d'être mise en état d'alerte. Un cyclone est signalé. Les gendarmes le lui confirment et l'incitent à la prudence. D'ailleurs, lui disent-ils, ils ne vont pas tarder à interrompre leur guet qui sera bientôt inutile. Personne n'aura l'imprudence de s'attarder sur les "Hauts", quand l'ouragan commencera à souffler.

Et pourtant !

* * *


Ils sont deux. Ils attendent le moment pour agir, cachés derrière la haie du jardin. Personne n'a pu remarquer leur présence. L'école est fermée en prévision du mauvais temps et l'estafette de la gendarmerie a quitté son poste d'observation. Le ciel est de plus en plus menaçant et les cannes à sucre commencent à onduler sous la pression des premières rafales de vent.

Tout se déroule alors avec une implacable précision. Ils pénètrent dans la villa sans difficulté. Apparemment, ils s'étaient procuré la clef. Marion est dans sa chambre. Elle dort et ne les a pas entendus venir. Ils y pénètrent, la frappent sans ménagement et même avec un certain sadisme. Son réveil est brutal. Elle peut hurler : personne ne peut l'entendre et ils le savent bien.

- Où est l'argent ?

Elle est tellement terrorisée qu'aucun mot ne peut sortie de sa bouche. N'obtenant pas de réponse, ils continent de la frapper méthodiquement. Le sang coule de sa lèvre éclatée. Tout son corps tremble, comme sous l'effet d'une douche glacée. Elle panique, pleure, supplie de son regard affolé ses agresseurs. L'un d'eux commence une fouille systématique de l'appartement, tandis que l'autre maintient sauvagement la tête de Marion sous un oreiller, au risque de l'étouffer.

La perquisition est un échec. Ils n'ont pas trouvé d'argent. Ils sont fous de rage. Une lueur perverse brille dans leurs yeux. Ils viennent d'imaginer une suite encore plus sordide à leur agression. Ce corps de femme sans défense devient bientôt l'objet d'un autre jeu. Ce sont deux mâles en rut qui se jettent sur elle, lui arrachent ses vêtements, profanent de leurs sales pattes cette femme devenue hystérique sous l'effet de la peur. Par moments, lasse de lutter, elle s'abandonne presque consentante à leurs assauts et semble s'ouvrir aux sexes qui ont entrepris de la pilonner, comme si elle avait compris qu'elle ne pouvait trouver son salut que dans l'acceptation de ce coït sauvage. Ils l'abandonnent enfin pantelante, ivre de terreur, de sévices et de plaisirs forcés.

- La prochaine fois, on te fera la peau !

Elle sait qu'ils ne plaisantent pas. Elle vient d'avoir affaire à des êtres déterminés et sans pitié qui ne la lâcheront plus. Elle devra se soumettre à leurs exigences coûte que coûte. Face à eux, elle peut mettre de côté son arrogance et ses attitudes dominatrices qu'elle se plaît à avoir envers les hommes. Elle est la dominante dominée. Elle pleure de rage, d'impuissance et de dégoût. Dans son délire, elle appelle Jean-Yves à son secours, inquiète de son absence qui se prolonge. Le vent a redoublé d'intensité, comme s'il voulait mêler ses plaintes à celles de Marion.

En remontant de la Rivière des Pluies, Jean-Yves a du mal à maîtriser la voiture que les bourrasques essayent de projeter contre les cannes à sucre bordant le chemin. C'est avec soulagement qu'il se gare enfin à l'abri des murs de l'école.

Il ouvre la porte de la maison. Il a un haut-le-cœur en découvrant le spectacle. Il est pris de tremblements. Marion s'est traînée jusque dans le salon et gît sur la moquette, nue, inanimée, ensanglantée et souillée. Elle est vraiment dans un état pitoyable. A cette vue, Jean-Yves pleure de rage et d'impuissance. Peu à peu, il se calme et prend le contrôle de la situation. Il nettoie avec précaution le corps de Marion, attentif au moindre de ses gestes, comme s'il avait peur de casser un peu plus cette poupée fragile. Devant cette détresse, il se prend à retrouver des gestes d'amour. Il embrasse le visage tuméfié de Marion. Il la caresse comme la femme aimée qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Il la prend avec précaution dans ses bras et va la déposer sur le canapé du salon. Il recouvre sa nudité d'un drap, comme s'il craignait de voir resurgir au fond de lui des envies qui ne seraient pas de mise en un moment pareil.

L'œil du cyclone est maintenant sur l'île. Les volets métalliques protégeant les baies vitrées du salon claquent dans un bruit d'enfer. Des branches arrachées aux silaos de la cour de récréation viennent s'écraser contre les murs de la villa. La lumière des lampes vacillent, s'interrompt, revient de nouveau. Bientôt la maison est plongée dans l'obscurité la plus totale. Jean-Yves cherche à tâtons des lampes de secours et des bougies. La pièce a pris des allures de veillée funèbre dans lequel un corps de femme gît à la lueur de macabres candélabres. Jean-Yves se serre contre Marion comme pour essayer de lui redonner un peu de chaleur. Il a peur. Son âme gémit comme ce vent de damné qui n'en finit pas de souffler.

Marion ouvre craintivement les yeux. Aurait-elle peur d'être encore en présence de ses bourreaux ? Il l'embrasse doucement pour la persuader que le cauchemar est fini.

- C'est toi ? Ils sont partis ? Ils vont revenir ?

- Non, Marion, en tout cas pas ce soir. Écoute le vent. Nous sommes en plein cyclone. Personne ne peut tenir debout dehors. Calme-toi. Je suis là. Je m'en veux de t'avoir laissée seule. Je te croyais surveillée, mais les gendarmes ont dû partir à cause de l'ouragan.

- Qu'allons-nous devenir ? J'ai peur !

Il la serre un peu plus dans ses bras et pose un baiser un peu trop tendre sur ses lèvres. Il ne pense pas qu'Anne-lise puisse lui en vouloir.

Soudain, à cette évocation, il a peur pour Anne-lise et son père, en pleine tourmente au creux de la Ravine. Certes, ils n'en sont pas à leur premier cyclone. Ils connaissent les moyens pour s'en protéger. De toute façon, il serait impuissant à leur porter secours : impossible de mettre un pied dehors avec ce vent de malheur.

- A quoi penses-tu ?

Il se garde bien de le lui dire et se cantonne à lui débiter quelques pieux mensonges.

- A nous, Marion. Je m'inquiète à ton sujet. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux que tu laisses tout tomber et que tu rentres en Métropole. Tu as besoin de te mettre à l'abri et de te soigner sérieusement. Tant que ces types ne seront pas arrêtés, tu ne seras pas en sécurité. Écoute, tu n'es pas en état de réfléchir maintenant. Essaye de dormir.

Elle ne répond pas. Elle ferme les yeux. Elle est si lasse !

Le vacarme est tel à l'extérieur que Jean-Yves ne peut fermer l'œil. Alors, il se serre contre Marion. Il la caresse même à la limite du permis. Dans un demi-sommeil, il s'imagine qu'elle s'ouvre à ses désirs. Qu'il est difficile de s'interdire, ne serait-ce qu'en rêve, l'accès au corps d'une femme confiante et abandonnée, que l'on a tant aimée ! L'inconscient a des exigences que lui ont conférées les habitudes, même lorsque l'amour n'est plus au rendez-vous. Il essaye de se secouer de ces troubles sollicitations, mais son excitation ne l'abandonne pas pour autant. Alors, il desserre son étreinte et s'en va se réfugier dans le grand fauteuil, pour tenter d'échapper aux démons qui s'acharnent contre lui, espérant ainsi apaiser l'ouragan qui ravage son ventre. Dehors, c'est un déchaînement d'un autre genre qui bouleverse la nature. Il ne peut trouver le sommeil et attend patiemment la fin du cyclone.

Le jour se lève au milieu d'un calme relatif. Les tornades de la nuit ont fait place à des vents moins violents. Les bourrasques se succèdent de plus en plus espacées, comme les derniers hoquets d'une colère mal contenue. Dehors, c'est un spectacle de désolation. Un peu partout, des branches arrachées jonchent le sol. La terre est ravinée au creux des sentes muletières. A quelques pas de l'école, une case étale ses blessures : Tôles envolées du toit, jardinet saccagé. Les champs de cannes à sucre, creusés de larges cicatrices, offrent un curieux contraste avec leur légendaire uniformité. Terrés au fond de leurs repaires durant de longues heures, des paysans hébétés sortent de leur case pour mesurer l'étendue des dégâts. Mais le plus surprenant; c'est la montagne qui pleure. Un peu partout, de nouvelles cascades sortent de ses flans comme pour refuser d'absorber les déluges du ciel.

Les gendarmes sont spontanément montés à l'école, devant poursuivre leur surveillance. Après les constats d'usage, le médecin est appelé et Marion doit être à nouveau transportée à l'hôpital de Saint-Denis. Encore sous le choc, elle se laisse emmener sans réagir.

Jean-Yves est à nouveau seul. Il a hâte de quitter cette maison de malheur. Il y met un peu d'ordre avant de partir pour effacer les traces de cette nuit lamentable et il s'en va.

* * *


Il ne se passa rien de particuliers durant les jours qui suivirent. Jean-Yves consacrait presque tout son temps à Anne-Lise. Il continuait à mordre à pleines dents dans ce fruit exotique qui lui avait été donné de pouvoir cueillir. Il y avait dans cette avidité, hormis une sensuelle gourmandise, la hantise de voir s'échapper un bonheur qu'il pressentait éphémère.

Son île lui était devenue moins accueillante, malgré les sourires d'Anne-Lise. Les événements qu'il venait de vivre le laissaient dans un état dépressif. Il était constamment sujet à des peurs incontrôlées. Lorsqu'il empruntait le chemin des "Hauts", il était pris d'angoisse en traversant les champs de cannes. Il lui semblait que des ombres menaçantes s'y faufilaient, armées de leur machette. Il lui revenait alors en mémoire des histoires racontées au fond des cases. On disait qu'on avait retrouvé, il n'y a pas si longtemps, le corps d'un inconnu assassiné près de la Grande Combe. Il repensait à ces sales types qui avaient agressé Marion et qui devaient peut-être encore l'épier sur le chemin de la Grande Montée.

Anne-Lise n'était pas dupe de ses états d'anxiété, malgré le souci constant qu'il avait de les lui cacher. Elle l'observait en silence, avec une réelle inquiétude. Un soir, elle se décida à lui en parler. Ils avaient regagné leur chambre. Elle était dans ses bras, comme d'habitude et pourtant l'heure n'était pas aux épanchements amoureux.

- Qu'as-tu? Tu n'es plus le même depuis un certain temps. Tu penses à Marion ?… S'il y a quelque chose qui ne va pas entre nous, je veux que tu me le dises.

Il lui fit part de ses angoisses, lui dit qu'il s'en voulait de l'avoir mêlée à toutes ses histoires et qu'il n'attendait rien de bon de l'avenir. Elle lui rappela qu'ils avaient décidé de se battre ensemble et qu'il pouvait lui faire confiance pour l'aider à surmonter ses moments difficiles. Câline, comme à l'accoutumée, elle essaya d'inventer de nouvelles caresses pour lui faire oublier ses états d'âme du moment.

* * *


Marion s'envola pour la Métropole. Son état de santé l'imposait. Était-ce définitif? Son médecin ne pouvait se prononcer. Pour l'instant, il n'était donc pas question de déménagement. De toute façon, elle serait obligée de revenir, ne serait-ce que pour mettre de l'ordre dans ses affaires.

Avant son départ, Jean-Yves lui avait fait une courte visite à l'hôpital. Il n'avait pas le droit de garder le silence sur ses relations avec Anne-Lise. Il lui fit part de sa décision de rompre définitivement avec elle et de s'installer à la Ravine. C'était un peu brutal, mais nécessaire Marion, les dents serrées comme à son habitude devant la moindre contrariété, accusa le coup sans rien dire. Elle devait se rendre compte qu'elle avait été trop loin. Peut-être, se disait-elle, qu'à son retour, elle pourrait essayer de le reconquérir. Elle fut néanmoins parfaite dans son rôle de femme congédiée. Trop parfaite, peut-être : une façon de laisser supposer qu'elle n'avait pas dit son dernier mot.



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