C'est un endroit charmant. Ils sont là tous les deux pour le recevoir. Anne-Lise lui saute au cou, comme la première fois, indifférente à la présence de son père. Jean-Yves a l'impression qu'ils se sont déjà tout dit.
Il est grand, sec, noueux comme un vieux cep de vigne. Son visage est ridé, un peu négroïde, basané sans exagération, ses oreilles un peu décollées. Il a les cheveux blancs et crépus. Mais le plus surprenant, c'est son regard bleu et expressif : il contient toute la misère du monde, toute la bonté des gens de ce terroir et la perspicacité des êtres simples et sans détour. Il sait. Il comprend. Il sonde. Il accueille son visiteur tout simplement et sans poser de question. Dans les collines, on le surnomme Moïse. Sauvé des eaux ? Serait-ce une révélation ? Ne serait-il pas le Calydon d'un autre temps, prêt à venir secourir un Talamos en détresse ? Mais cela ne peut venir à l'esprit de Jean-Yves.
Anne-Lise et son père lui font les honneurs de leur humble demeure : un ensemble de cases typiques à demi enfouies dans une végétation luxuriante, constituée de bananiers, de massifs de fleurs, de roseaux démesurés et de cannes échappées des champs qui cernent le jardin. Un vieux puits trône au milieu de la cour. A l'intérieur de la case principale servant de demeure, il fait un peu sombre. Une cafetière cabossée attend en chantant sur un coin de la cuisinière et distille son arôme. La table est dressée à l'intention de Jean-Yves, chargée de fruits, de gâteux locaux et de l'éternelle cruche de rhum blanc.
Tous trois s'installent. Anne-Lise fait le service. Elle en profite pour frôler à chaque passage son nouvel ami. On dirait un malicieux papillon en train de butiner. C'est un ravissement de la voir évoluer dans son espace familier. Moïse les observe en silence. Il sait que le bonheur de sa fille est à l'ordre du jour, mais il ne faut pas attendre de lui le moindre commentaire. Ce n'est pas son genre. D'ailleurs, au bout d'un moment, il se lève, décroche du mur une vieille musette, s'arme de sa machette et de son coutelas et sort discrètement. Il s'en va à la cueillette de ses herbes aromatiques ou médicinales, avec l'intention de braconner quelque gibier si l'occasion se présente.
Alors, l'atmosphère se charge d'un trouble intensément érotique. Anne-Lise n'a pas perdu un instant. Elle est déjà sur les genoux de Jean-Yves. Elle lui prend le visage entre ses mains tremblantes, sa bouche s'empare de ses lèvres et les dernières barrières, qu'ils n'avaient pas encore osé franchir, tombent une à une. Emportés par la houle de leur désir, geste après geste, ils s'enhardissent à investir les derniers bastions qui protégeaient encore leur pudeur, tout simplement, sans artifice.
Elle avait décidé de se donner à lui sans retenue, consciente de tous les plaisirs qu'elle avait hâte de lui offrir. Les mains de Jean-Yves, quelque peu fébriles, attisèrent l'incendie qui déjà embrasait les seins dressés de son amie. La capitulation devint inévitable. Il se fondit au plus profond d'elle, avec la certitude d'y trouver ses repères et d'être en mesure de faire vibrer les cordes intimes de sa féminité. Il reçut en plein cœur les cris d'amour échappés de ses moments d'abandon. Désormais, rien ne serait plus comme avant : ils étaient devenus amants.
Le soir tombe et il leur faut desserrer leur étreinte. On a beau être sage et se dire que ce n'est qu'un prélude et que demain se poursuivra la mélodie de nos amours, la première séparation est toujours la plus difficile.
* * *
Depuis l'heure de la sieste, Jean-Yves est en train d'écrire au salon. Marion est couchée. Il n'a pas vu le temps passer; pourtant l'après-midi s'achève. Inquiet, il se dirige vers la chambre. La porte est restée ouverte. Elle est là, couchée sur le dos en travers du lit. Elle semble dormir, mais d'un sommeil agité et quelque peu artificiel. Il se penche sur son visage. Son haleine exhale des relents pharmaceutiques. Il contemple tristement cette femme qu'il a voulu aimer. Son visage est blême et sans expression. De temps à autre, des frissons incontrôlés parcourent son corps. Il caresse ce corps abandonné : son visage, ses seins, son ventre, ses bras. Rêve-t-il ? Là, dans la saignée de son bras, ce petit point rouge ! Il préférerait se tromper, mais c'est une évidence : Marion est passée à l'échelon supérieur. Les médicaments ne lui suffisent plus. Elle se pique !
Il l'abandonne à ses rêves et va s'asseoir sur la terrasse. Ses yeux pleins de larmes ne lui permettent même plus de distinguer là-bas les lumières de l'aéroport de Gillot qui clignotent comme des S.O.S. Sa première idée est de fuir cette île de malheur, mais deux mains se tendent à la limite de son inconscient. Elles s'agitent désespérément dans la nuit de sa déconvenue pour lui rappeler que désormais il n'est plus seul. Il reconnaît sa douce Créole et le brouillard de ses désillusions se dissipe.
Un léger froissement le tire de sa torpeur. C'est Marion. Il ne l'a pas entendu venir. D'un pas plus qu'incertain, elle est venue le rejoindre sur la terrasse.
- Qu'est-ce que tu fais là ?
Il ne lui répond pas. Elle s'assied près de lui. Il prend son bras.
- Peux-tu m'expliquer cette marque de piqûre ?
Elle est prise au piège, s'affole, incapable de se défendre.
- Inutile de me répondre. J'ai compris. Si tu as envie de te détruire, c'est ton affaire. Ce n'est pas la mienne. Je vais te quitter. Je ne tiens pas à être complice de tes folies. D'où sors-tu cette saloperie que tu t'es injectée dans les veines ?
Même si elle voulait essayer de se justifier, elle ne le pourrait pas. Elle est incapable d'articuler une phrase correctement. Elle s'accroche à lui, lamentable, déchue de son perchoir d'indifférence.
- Je t'expédie à l'hôpital, que tu le veuilles ou non.
* * *
Tout s'est passé sans trop de difficultés. Il y a de l'effervescence autour de la villa. L'ambulance emmène Marion au milieu d'une haie de curieux : élèves, instituteurs et personnel de l'école. Chacun y va de ses commentaires.
Jean-Yves va fermer la villa en compagnie d'Anne-Lise. Le médecin lui a conseillé de ne pas y rester durant l'absence de Marion, pour ne pas risquer des ennuis au cas où cette affaire de drogue aurait des suites inattendues. Tous deux sont un peu troublés de se retrouver seuls dans ces pièces vides où l'ombre de Marion plane encore. Dans la chambre, le grand lit, ouvert et encore tiède, semble les inviter à une "escale". La tentation est trop forte et l'occasion toute trouvée. Jean-Yves a l'impression de profaner cette couche où se mêlent maintenant les odeurs des deux femmes. C'est un peu pervers, mais parfaitement excitant. Anne-Lise, en reprenant ses esprits, a presque honte de son audace.
- Que vas-tu faire maintenant ? Viens chez moi. Oh si, sois gentil ! Je serais tellement heureuse de t'avoir pour moi toute seule ! On se débrouillera. Je suis sure que mon père sera d'accord.
Il attendait cette invitation. Elle était venue spontanément. Ils mirent un peu d'ordre dans la maison, surtout dans la chambre. Il rassembla ses affaires.
- Attends-moi. Je termine mon service dans une demi-heure. Quand tout le monde sera parti, je viendrai te rejoindre. Nous avons promis d'être discrets.
Elle va réparer les désordres causés par ses instants de folie dans la salle de bain, avec les accessoires de Marion. Que ressent-elle en cet instant ? Elle ne le dira pas. Un rapide baiser et elle disparaît.
* * *
Le Paradis Terrestre devait ressembler à ce coin de verdure. C'est un frais oasis perdu au milieu des champs de cannes, loin de tout, loin de tous. C'est un lieu plein de charme. Perturbant le silence de cette calme retraite, le vent flirtant avec la végétation luxuriante, improvise une musique particulière se fondant avec les ramages de mille oiseaux. Inspirée par cette symphonie, une belle au sang-mêlé y fredonne ses chants d'amour. Elle sait, comme les sirènes du temps jadis, que son chant n'est pas innocent : c'est sa façon de retenir prisonnier celui à qui elle a accordé ses faveurs. Jean-Yves est conscient d'être ce prisonnier et rend grâce au Ciel d'avoir été promu à ce rang. Il n'a d'ailleurs aucune envie de s'échapper de ce coin de paradis Il est venu se blottir contre le cœur d'Anne-Lise, un jour qu'il avait froid. Si elle a su le réchauffer au creux de son giron, elle a su également lui prodiguer des frissons d'une bien autre nature.
La chambre d'Anne-Lise est devenue la sienne. Quand le ciel flamboyant du soir revêt son manteau de nuit, elle l'y entraîne avec tendresse. Il peut enfin la garder jusqu'à l'aube au creux de son épaule, serré contre son ventre chaud.
D'emblée, il a été accepté par le père d'Anne-Lise. Sa nouvelle vie s'organise. Pour combien de temps ? Il ne le sait pas. En regardant vivre le vieux Moïse, il comprend mieux que le bonheur, comme la sagesse, c'est de vivre pleinement l'instant présent, sans trop se poser de questions sur l'avenir. Quand ses occupations retiennent Anne-Lise à l'école, Moïse entraîne Jean-Yves dans les collines, au pied de la montagne. Il lui fait découvrir les richesses qu'il y glane. Une véritable amitié se noue entre cet homme étonnant et lui. Il lui parle de sa fille, son plus précieux trésor, qu'il consent à partager pour la première fois. Il lui parle aussi souvent de sa femme enterrée dans le petit cimetière de la Rivière des Pluies. Il connaît maintenant l'histoire de Jean-Yves et respecte ses silences. Jusqu'à la nuit tombée, ils passent ainsi des heures exquises. Lorsque le ciel prend des allures de cauchemar ou quand il s'aperçoit que le vent fait frémir les cannes sur les "Hauts", il dit, comme en se parlant à lui-même :
- Il est temps de rentrer !
Ou :
- Il ne va pas tarder à pleuvoir !
* * *
Il plane dans l'air comme une menace. A intervalles réguliers, de singuliers roulements de tambour troublent la sérénité du soir. Le vent est tombé. Une lourde chape de chaleur rend l'atmosphère irrespirable. Que peuvent bien présager ces éclairs d'orage dans un ciel sans nuage ? Encore sporadiques, ils zèbrent l'horizon du côté de Sainte-Rose. La terre semble frémir d'inquiétude à l'approche d'un danger imminent. La faune si bavarde d'ordinaire, se mure dans un silence inhabituel.
Ils sont là, tous les trois, assis sous la tonnelle. Moïse scrute le ciel. Anne-Lise, la tête posée sur les genoux de Jean-Yves, l'interroge du regard. Ce qui se passe ne lui dit rien de bon. Il la connaît mieux que quiconque, cette terre irritable comme une vieille fille frustrée qui pique ses colères au gré de ses humeurs.
- Le vieux Piton se réveille, dit-il.
Il sait que le Volcan de la Fournaise a décidé de se mettre en colère. Il n'est pas véritablement inquiet. La menace est pour le sud de l'île.
Brusquement les choses s'accélèrent. Dans un gigantesque feu d'artifice, le Cratère Dolomieu propulse à des centaines de mètres de hauteur ses crachats de pierres et de cendres. Vulcain sort son grand jeu. Il fait bouillir avec tant de zèle sa monstrueuse marmite, que de gros cumulus blancs les privent par moment du spectacle. Le sol répercute jusqu'à la Ravine ses frissons de colère. C'est une nuit exceptionnelle. Ils se sentent touts petits devant le déchaînement de la nature.
Mais pour Jean-Yves, l'éruption du volcan fait figure de symbole et de prédiction. Elle semble annoncer que demain des événements imprévus vont éclater au sein de sa tranquillité. Il lui faudra alors les accepter avec calme et philosophie, comme les gens de l'île acceptent aujourd'hui les caprices de la terre.
Fatigué par ses extravagances, le vieux volcan retrouve peu à peu son calme. Le danger écarté, comme beaucoup d'habitants de l'île, le lendemain, Jean-Yves, accompagné d'Anne-Lise et de Moïse, se rendent sur les lieux. Des nuages de fumée couronnent encore le Piton, comme pour cacher ses dernières colères. A quelques kilomètres de la Pointe des Cascades, la route est coupée par un étrange talus mouvant : une coulée de lave la traverse impitoyablement avant d'aller faire le grand saut dans l'Océan.. La rencontre entre ces deux éléments contradictoires est féerique. Les uns après les autres, de gros rochers encore incandescents plongent du haut de la falaise dans un tourbillon de feu et de vapeur d'eau. Avec une force tranquille, l'île gagne du terrain sur les flots.
Cette région chaotique est le territoire de la Vierge au Parasol. Du haut de son piédestal, elle défie de son regard serein son voisin diabolique. Elle connaît ses colères et ne les craint pas. Pour preuve la petite chapelle qui lui est dédiée, à quelques pas de là. Une précédente éruption l'a miraculeusement épargnée. C'est une curiosité de l'endroit. La lave s'est arrêtée juste devant le porche et a contourné le sanctuaire avant de se jeter dans la mer.
Poussé par je ne sais quelle invite, Jean-Yves s'était retrouvé sous la sombre fraîcheur de ses voûtes. Il lui semblait que la Maîtresse des lieux était à son écoute Il sentait sa présence l'envelopper d'une façon toute particulière. Bergère de ce site au décor de misère, elle devait s'attendrir devant cette brebis égarée qui venait rechercher sa protection. Ayant laissé, en entrant, ses orgueils sur les marches du porche, il s'était agenouillé tout simplement pour renouveler une prière déjà formulée un certain dimanche à l'attention de la Vierge Noire de la Rivière des Pluies. Il lui réitérait sa demande, celle de bien vouloir écarter les dangers qui le menaçaient, avec la même force tranquille dont elle avait usé pour détourner les laves du volcan. Anne-lise était à ses côtés, attentive à ne pas troubler ce recueillement inhabituel. Par sa présence, elle matérialisait ses désirs et ses vœux.
* * *
Dans quelques jours, Marion doit sortir de l'hôpital. Anne-lise sait que Jean-Yves devra à nouveau la prendre en charge. C'est un mal qu'elle a accepté, consciente de la nécessité de ce sacrifice. C'est le moment de profiter de ce répit. Ils ont donc décidé de faire une ultime escapade.
A la sortie de Saint-Denis, la route se fraye un passage entre la falaise abrupte et le bord de mer. Ils dépassent "Le Port" et se dirigent vers la Pointe des Aigrettes. Plus ils descendent vers le sud, plus le ciel se dégage. Ils arrivent enfin à Saint-Gilles : c'est la Côte d'Azur de la Réunion. Le bord de mer a oublié les sinistres rochers noirs battus par des vagues dangereuses. Une longue barrière de corail protège la côte et forme un lagon aux nuances bleu-vert jade. C'est le paradis des baigneurs. A peine arrivés, ils choisissent un hôtel avec vue imprenable sur l'Océan, en rêvant aux folles nuits qu'il leur sera donné d'y vivre. Leur installation a été rapide, à peine prolongée par de rapides effusions, sous le fallacieux prétexte d'essayer le grand lit de la chambre. Après le dîner, ils s'attardent sur la terrasse de l'hôtel pour admirer un merveilleux coucher de soleil sur les eaux calmes du lagon. La nuit est trop belle pour ne pas profiter du spectacle. Ils vont ensuite se promener, serrés l'un contre l'autre, sous las silaos qui bordent la plage.
La nuit a été chaude, à l'image de ce corps de jeune femme étendue sur le lit et qu'il découvre chaque jour avec un peu plus d'émerveillement. Les lueurs de l'aube pointent déjà au travers des persiennes. Il contemple Anne-Lise endormie, abandonnée sur cette couche aux allures d'un champ de bataille. Il se remémore chaque instant de cette courte nuit. Les cernes qui marquent les jolis yeux noisette de son aimée en disent long sur l'intensité de leurs joutes amoureuses.
Ce matin, il fait un temps superbe. Le soleil chauffe le sable blanc de la plage, à tel point qu'il est impossible de le fouler à pieds nus sans risquer de s'y brûler. Anne-Lise et Jean-Yves n'ont qu'une hâte, celle de courir se jeter dans les eaux du lagon. Ensuite, ils restèrent longtemps allongés à l'ombre des canisses, main dans la main, écoutant les battements de leur cœur. Leurs silences étaient autant de déclarations d'amour qui jaillissaient du plus profond de leur âme.
L'après-midi, la chaleur était étouffante. Ils décidèrent d'aller chercher un peu de fraîcheur sur les contreforts du Cirque de Malfate, près du Piton Maïdo, à plus de deux mille mètres d'altitude. Tout au long de cette promenade, il la voyait s'ébattre comme une jeune biche au milieu de cette nature sauvage. Elle riait, cueillait des fleurs sur les bords des sentiers et trouvait tous les prétextes pour venir lui voler des baisers au passage.
Le temps passait trop vite. Les heures étaient trop courtes pour leur laisser le loisir d'assouvir leur fringale d'amour et de démonstration de tendresse. Cette faim rejaillissait de leurs êtres à tout moment, pour un oui, pour un non, comme ces cascades nouvelles qui sortent de la montagne au lendemain des grandes pluies.
Ils passèrent le second jour à musarder le long du lagon, à s'aimer dans les endroits déserts où seuls les oiseaux auraient pu les surprendre. Ils essayaient de retenir les heures, les minutes et les secondes qui s'échappaient de leur bonheur pour leur rappeler l'échéance de leur prochain départ. Alors, le dernier soir, ils eurent envie de différer tard dans la nuit l'implacable course du temps.
Jean-Yves se souviendra longtemps de ce petit bal découvert par hasard à quelques kilomètres de Saint-Gilles. Sous un vieux hangar décoré de multiples guirlandes et de lampions lui donnant des allures de guinguette, quelques Créoles astucieux avaient planté le décor dans ce qui à l'origine ne devait ressembler à rien. Des couples de tous âges s'agglutinaient sous ce toit de tôles ondulées. Ils venaient là pour nouer des idylles ou des amours d'un soit, mais surtout pour oublier leurs misères quotidiennes. Il régnait dans ce lieu une atmosphère quelque peu torride. L'air était chargé des senteurs de sueur, de parfums à bon marché dont s'étaient arrosées les femmes et d'odeurs plus génériques qui incitaient à l'amour. Les filles ondulaient au milieu de ce singulier décor, le ventre collé à des cavaliers de légende, faisant délibérément virevolter leurs jupes légères pour offrir en spectacle leurs cuisses de sauvageonnes. Un orchestre d'un autre âge guidait les couples sur une piste improvisée et imposait les rythmes de danses folkloriques.
Ils s'étaient fondus avec insouciance dans ce creuset de tous les plaisirs et de tous les dangers. Déjà, certains hommes assommés par des libations aux effets pervers, les yeux exorbités, lorgnaient avec un peu trop d'insistance les croupes ondulantes des danseuses ou s'excitaient à la vue d'une Créole se donnant en spectacle sur les planches bancales d'une estrade dressée au milieu de la piste. Telle une possédée, les seins nus agités par on ne sait quelles vibrations enfantées dans le creux de ses reins, les yeux mi-clos, elle semblait sombrer dans des orgasmes imaginaires. De temps à autres, des couples envoûtés par cette atmosphère surchauffée ou par l'exigence de nouveaux désirs engendrés par cette folle ambiance, quittaient la salle pour aller assouvir dans la nature des besoins bien légitimes.
Jean-Yves, lui, avait sa petite Créole et ne regardait que d'un oeil distrait ce spectacle auquel ils étaient tous deux confrontés. Au fur et à mesure de ces danses exotiques, il sentait le corps d'Anne-Lise s'abandonner un peu plus dans ses bras. Il respirait le parfum de sa peau érotisée par leur sensuel corps à corps. Il la sentait prête à toutes les capitulations. Elle évoluait avec tant de grâce au milieu des danseurs, qu'il avait un peu peur de leurs réactions primaires, d'autant plus que certains devaient ressentir comme une provocation cette alliance contre nature d'un joyau de leur île avec un étranger.
Au petit matin, ils regagnèrent leur chambre d'hôtel, un peu plus fous qu'à l'accoutumée, un peu plus réceptifs aux sollicitations de l'amour.
Le chemin du retour ! Anne-Lise avait du mal à ne pas laisser paraître l'immense tristesse qui lui serrait le cœur.
- Quand tu seras avec Marion, est-ce que tu lui feras l'amour ?
C'est vrai, ils n'en avaient pas encore parlé. Il comprenait ce cri du cœur de son amante devenue subitement jalouse. Quoi de plus normal ? Il avait imprimé ses marques dans sa chair. Cela ne se partage pas.