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Livre II : La Rivière des Pluies

Chapitre 08




Marion est confortablement installée dans une spacieuse villa, à quelques mètres de l'école. L'agencement des pièces est à l'image de sa personne. Elle a ramené de France ses meubles les plus rares : c'est un véritable petit musée. La chambre à coucher mérite une attention particulière. Une main féminine dotée d'un goût délicat en a fait un romantique nid d'amour. Elle tient à préciser :

- Je l'ai décorée pour toi.

Cette demeure contraste outrageusement avec la pauvreté du voisinage, qui se limite à quelques cases misérables, aux toits de tôles rouillées, que l'on aperçoit au travers des grandes baies vitrées du salon. Un jardin à la végétation luxuriante entoure la maison. Un vieux jardinier, employé au service de l'école, y fauche un gazon aux feuilles démesurées. La terre est noire et fertile. Des roches volcaniques parées de fleurs multicolores surgissent çà et là comme de petits monts miniatures.

Jean-Yves contemple ce décor dans lequel il va désormais évoluer. L'amour, qu'il ressent pour Marion, suffira-t-il à lui faire accepter cette retraite forcée ? L'image d'un ermite volontaire, égaré sur une île lointaine, surgît de son inconscient. Que vient-il faire, celui-là ? En quoi cela le concerne-t-il ? A deux pas de son repaire, une jeune bergère garde ses moutons. Elle est vêtue d'une tunique blanche, serrée à la taille par un cordon d'argent Il lui semble pourtant la connaître. Quel rapport peut-il y avoir entre elle et Marion ? Troublé par ce rêve éveillé, il va rejoindre Marion.

Il est midi. Deux ravissantes Réunionnaises, vêtues de robes légères et fleuries, apportent le repas. L'une d'elle mobilise particulièrement l'attention de Jean-Yves. C'est Anne-Lise. Une onde de sensualité parcourt ses reins et jette la confusion au plus profond de son être. Il ne peut détacher son regard de cette jolie fleur éclose dans cette région sauvage. Va-t-il se laisser ensorceler ? A peine arrivé, de nouvelles tentations amoureuses viennent troubler son âme. Anne-lise ressemble tellement à la fille de ses rêves ! Il a cru déceler dans les yeux de Marion une pointe de jalousie. Qu'importe ? On n'est pas toujours maître de ses réactions…

La nuit est tombée comme un couperet, avec la rapidité qui sied à ces régions tropicales. Le ciel s'est débarrassé de ses nuages, comme pour mieux laisser admirer les constellations d'étoiles si particulières à ce nouveau monde. Jean-Yves goûte avec délice, assis sur la terrasse en compagnie de Marion, cet instant exceptionnel. Il se sent heureux. Pourtant, une ombre de mélancolie vient troubler cette sérénité. Ses pensées s'évadent vers un coin de terre bretonne, vers sa petite maison de granit, close pour un temps indéterminé. Elle lui semble bien lointaine.

* * *


Marion l'attendait dans sa chambre, les yeux mi-clos. Elle devait s'être fourvoyée dans le dédale de ses rêves impossibles et quelquefois douloureux. Jean-Yves respecta ses silences. Il resta un long moment à la contempler. Il émanait, de ce corps offert, une sensualité qui bouleversait ses sens. Il allait pousser la porte de ses fantasmes, pour les transformer en une réalité plus charnelle. A l'extérieur, une faune bruissante dont il percevait le chant au travers de la fenêtre entrebaîllée, s'apprêtait à concélébrer cette première nuit. Alors, il se glissa dans sa couche comme un voleur attendu. Elle avait déjà les senteurs de l'amour. Il éteignit la lumière pour préserver les éventuelles pudeurs de Marion et accroître le mystère de leur joute sensuelle. Sans un mot, il la prit dans ses bras, se laissant emporter par la houle de ses élans si longtemps retenus. Elle devint source chaude, vague mouvante venant lécher les rivages de ses désirs. Il découvrait dans les désordres de leur mutuel abandon la violente réalité de sa nouvelle passion.

Un rayon de soleil est venu taquiner le ciel de leur couche. La nuit avait été trop courte. Ni l'un, ni l'autre ne pouvait se détacher de cette étreinte, qui les avait laissés soudés au moment du sommeil. Il fallait être raisonnable. Jean-Yves s'écarta à regret de sa chaude retraite. Il musarda un moment dans la cuisine pour préparer le petit déjeuner qu'ils allaient prendre au creux de leur lit dévasté.

* * *


Les nuits suivantes furent loin de ressembler à celle-là. Marion paraissait de plus en plus absente. Était-ce déjà un signe d'indifférence ? Non. On aurait dit qu'elle réagissait comme une droguée. Au début, ce fut pour Jean-Yves étonnement et incompréhension. Il ne tarda pas à mesurer l'étendue du désastre. L'armoire à pharmacie de la salle de bain regorgeait de tranquillisants. Il avait compris. Il lui en fit la remarque, mais il se heurta à un silence presque méchant. Alors, le soir venu, il se couchait sans mot dire contre cette femme absente. Il caressait son visage sans expression, respirait le souffle chaud de son haleine et restait là, à la fois troublé et impuissant, blotti contre ce corps qui, une fois de plus, ne tiendrait pas ses promesses. Il se sentait terriblement seul, comme un Crusoë de légende sur son île déserte.

Seule réalité vivante, seul compagnon de sa solitude, un grand lézard vert ayant élu domicile sur les murs de cette chambre désolée, aussi cornu qu'indiscret, pointait son nez de derrière le grand miroir. Il régnait chaque soir dans cette pièce une atmosphère lourde et oppressante.

Était-ce là la fille de ses rêves, celle qu'il était venu retrouver à l'autre bout du monde ? Sa petite voix intérieure lui murmurait parfois qu'il avait dû se tromper d'île. Pourtant, non loin de là, sous le toit d'une modeste case, une jeune Créole, belle comme un Cyrénée, étendue presque nue sur sa couche solitaire, vivait peut-être un rêve dans lequel un étranger venu de Métropole était sur le point de lui voler son âme. Il arrivait parfois à Jean-Yves d'évoquer cette image et de se laisser bercer par la perspective d'une aventure somme toute agréable, sinon prometteuse.

Après ces nuits de frustrations, il lui arrivait, à son lever, de croiser dans la maison la belle Vanina vaquant à ses tâches ancillaires. Lorsqu'il la frôlait dans le couloir, elle se plaisait à lui décocher des oeillades pleines de sous-entendus Son imagination l'entraînait parfois dans des rêves désordonnés dans lesquels un jeune corps basané se pliait à ses désirs. Ce n'était qu'une délicieuse tentation. Rien de répréhensif ! Il était venu de l'autre bout du monde pour se rendre aux exigences de l'amour et le principal objet de ses désirs lui échappait. Ses besoins d'homme exigeaient bien quelques compensations.

Marion, Anne-Lise, Vanina… Des ombres qui jouaient avec ses nerfs et qui le rendaient de plus en plus perplexe. Un amour déçu, une passion en gestation ou un simple désir charnel de passage. C'était son lot quotidien.

* * *


Si le temps creuse souvent les ornières des malentendus, il apporte aussi des remèdes à nos désillusions. Au fur et à mesure des rencontres journalières dans l'enceinte de l'école, une complicité pleine de charme s'installait entre Anne-Lise et Jean-Yves. Elle lui devenait chaque jour un peu plus familière et il en venait à mettre de côté ses tristes déconvenues.

Elle était si belle, Anne-Lise ! Son teint délicieusement mat, ses cheveux auburn retombant en boucles ondulées jusqu'au creux de ses reins, sa taille marquée mettant en valeur la courbe de ses hanches, ses jambes admirablement fuselées, ses cuisses de nymphe et surtout son joli visage, sa bouche aux lèvres un peu trop ourlées sur lesquelles se lisait une moue d'enfance retardée, ses grands yeux noisette quelque peu malicieux : tout en elle était une invite à l'amour.

Pourtant, Jean-Yves restait en attente, n'osant mordre à pleines dents dans ce fruit gorgé de toutes les promesses.

* * *


Le hasard allait gentiment voler à son secours. Un jour qu'il s'était une fois de plus échappé de sa geôle dorée, mais si triste, il rencontra Anne-Lise sur le chemin de la Rivière des Pluies. Elle était là, près de la Ravine, plantée comme une fleur sur le bord du chemin. Elle l'avait reconnu et lui faisait signe de la main. Il remercia le ciel de l'occasion qui lui était offerte. Sans prendre le temps de réfléchir, il stoppa. Anne-Lise n'avait pas attendu la moindre invitation. Elle ouvrit la portière de la Datsun et bondit à ses côtés. Dieu, quel spectacle ! L'envolée de sa jupe légère lui donna un aperçu des trésors qui s'y cachaient. Elle lui sauta au cou, le gratifia d'un furtif baiser sur les lèvres et câlinement se lova contre son épaule. C'était inattendu, inespéré et carrément délicieux. Il lui parut préférable d'enchaîner, plutôt que de paraître surpris. Ses mains s'égarèrent dans l'épaisseur de ses longs cheveux, cherchant la chaleur de sa nuque et il prolongea sur ses lèvres charnues un inoubliable premier baiser.

- Où vas-tu ? Lui demanda-t-elle, apparemment perturbée par ce premier contact aussi troublant qu'inattendu.

- Je vais à Saint-Denis. Tu viens avec moi ?

- Oh oui ! D'ailleurs, je n'ai rien à faire de spécial, cet après-midi.

Le parcours leur parut incroyablement court. Elle était restée contre lui et ce troublant contact le laissait dans un état second. Déjà s'installait entre eux l'ébauche d'une liaison prometteuse. Ils n'avaient pas besoin de parler. Ils se sentaient si bien ainsi que le moindre mot, devaient-ils penser, risquait de perturber cette enivrante harmonie.

Il ne s'est rien passé d'extraordinaire, ce jour-là. Le hasard avait enfin permis qu'ils soient réunis. N'était-ce pas l'essentiel ? Bien sûr, avec un peu de fébrilité, ils étaient partis à la découverte de leurs premières sensations. Ils avaient flâné, la main dans la main, comme de romantiques amoureux, dans les rues noires de monde de Saint-Denis. Ils avaient fait un peu de shopping en descendant la rue Auber. Ils s'étaient attardés à la terrasse d'un café, face à l'Océan gardé par les vétustes canons qui ornent le quai. Ils devaient imaginer que quelque faune malicieux épiait, du haut de la Grande Falaise, les premiers accords de leur symphonie amoureuse. Ils auraient voulu tous les deux que le temps s'arrête pour éterniser leurs premiers frissons. Tout au long de cet après-midi, il abusa de la douceur de ses lèvres dont il découvrait le goût. Il apprenait à s'enivrer du parfum de sa peau ambrée. Ils avaient l'étrange impression de se connaître depuis toujours : leurs gestes et leurs élans leur étaient paradoxalement familiers.

Le bel oiseau n'était pas farouche : il était venu spontanément picorer au creux de sa main.

Au retour, elle lui indiqua le chemin donnant accès à sa case. Par ce geste, elle l'invitait implicitement à venir découvrir et (pourquoi pas ?) partager plus tard son espace.

Il la serra très fort contre lui avant de la quitter. Il la vit disparaître derrière un rideau de cannes. Il avait la douloureuse impression qu'une partie de lui-même venait de s'arracher à lui. Il se sentit soudain terriblement seul.

Il croisa Marion dans l'allée du jardin. Une interrogation planait au fond de ses grands yeux verts. Il fit mine de pas l'avoir remarquée. Ils en étaient arrivés à la phase des silences.

* * *


C'était un dimanche matin. Las de traîner son ennui sur les hauteurs désolées des "Hauts", Jean-Yves était descendu à la Rivière des Pluies, sans but précis, histoire de tuer le temps.

Un flot bigarré de gens se dirigeait vers l'église. Les femmes et les enfants avaient revêtu leurs habits des jours de fêtes au charme quelque peu démodé. Le sanctuaire ouvrait ses portes à ces fidèles d'un autre temps. Jean-Yves, qui avait un peu oublié le Bon Dieu, au milieu de ses tourmentes, s'était joint à eux, plus attiré par ce folklore que par d'hypothétiques dévotions. La nef et le chœur étaient remplis de fleurs. Un vieil harmonium grinçait des cantiques, repris par l'ensemble des fidèles. Au milieu de ces attendrissants élans de Foi, il se surprit à prier, tant l'ambiance était chaude et sincère. Il avait l'impression de faire partie intégrante de ce peuple créole qu'il avait été amené à rencontrer. Il remit sa vie, ses espoirs et ses amours entre des mains plus sûres. Il se dit que cet acte d'abandon ne serait certainement pas perdu.

A deux pas de l'église, il y avait un grand rocher couvert d'ex-voto et de bouquets de fleurs. Dans une excavation trônait la Vierge Noire. Il lui sembla qu'elle pouvait lui être d'un grand secours. Alors, il lui confia sa déroute du moment, en contrepartie de son aide, lui piètre vagabond à la recherche de sa Terre Promise Il pria aussi pour Marion, même si son amour pour elle semblait fortement compromis. Par contre, il lui semblait indécent de mettre aux pieds de la Vierge cet amour nouveau qui bouillonnait en lui, quoiqu'il n'éprouvât aucune perversité à le faire. Cet amour était en train d'éclore sans bruit sous le soleil d'Anne-Lise, comme un pourpier sauvage au creux de la Ravine. Alors, il jeta les graines de tous ses espoirs au milieu des fleurs de la grotte : il n'y avait pas meilleur endroit pour espérer les voir éclore.

Il avait l'impression de s'être plongé dans un bain de sérénité. Il avait, un court instant, retrouvé les élans de ferveur de sa jeunesse et ressenti la nécessité de préserver son présent sous la chape protectrice de ses croyances oubliées. D'où venait ce besoin subit ? L'ombre d'un ermite oublié sur une île de la mer Égée l'avait-il incité à se recueillir ?

Il retourna, calme et serein, nicher sur son "perchoir". Il essaya de soigner le cœur de Marion avec un peu plus de tendresse, s'employant à discerner, en retour, sur ses traits, quelques marques nouvelles d'attention. Il l'entraîna aux creux des collines pour lui faire oublier, ne serait-ce qu'un instant, ses drogues et ses tranquillisants. Il enroulait son bras autour de son épaule, comme pour mieux la protéger des papillons noirs qui tourbillonnaient autour de son esprit fragile. Il avait puisé au cours de ses prières quelques ressources nouvelles qu'il avait envie de lui faire partager. Il lui sembla qu'elle appréciait ses marques d'attention. Ils respiraient ensemble les parfums de la terre, le calme des chemins qui sillonnent les "Hauts" ou la simple ambiance de cette promenade à deux, qui semblait la purifier de ses miasmes morbides. Ils gardaient le silence. Il savait que les mots dans ces cas-là ne peuvent pas guérir. Alors, avec gentillesse, il inventait un espace de complicité dans lequel elle se sentirait bien. C'était comme un dernier assaut pour réinvestir la place, mais également un avertissement. Jean-Yves semblait lui dire :

- Écoute, Marion, le vent qui monte de la Ravine ! C'est pour moi un chant nouveau chargé de toutes les promesses. Il s'est levé soudain dans le calme d'un après-midi d'été. Il balaye peu à peu mes incertitudes. Il gonfle et prend des allures de tempête. Alors, avant que la folie ne t'emporte, il est temps pour toi de réagir. Ce vent est pur et grisant. Si tu n'y prends garde, demain, par de-là les champs de cannes, j'irai m'enivrer de ses arômes.

Le lendemain, Anne-lise l'attendait à la Ravine.



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