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Livre II : La Rivière des Pluies

Chapitre 07




Il y a des jours, comme cela, qui ne ressemblent à rien. Ils s'entassent pêle-mêle comme des brassées d'amertume. Cela ne peut pas durer. Il y avait eu pourtant des "avants" porteurs d'espérance, qui semblaient nous convier à effleurer les prémices d'un bonheur attendu. Tout à coup, par simple caprice du hasard ou sous l'effet de quelques événements imprévus, tout bascule. Nous voici plongés dans la plus éprouvante des perplexités.

* * *


Ce soir-là, il faisait vraiment un temps à ne pas mettre un chien dehors. Les genêts de la lande s'ébrouaient sans effet dans des bourrasques de vent et de pluie. Aux limites de la grève, la mer disparaissait derrière un hayon de cauchemar. Jean-Yves, plié en deux sous un ciré de circonstance, se hâtait vers sa maison. C'était une de ces petites constructions de granit, au toit d'ardoises, comme on en rencontre aux quatre coins de la Bretagne. Il l'avait baptisée "le Tertre Kaloen". Pourquoi ? Il avait tout d'abord trouvé que cela sonnait bien a son oreille. "Le Tertre", parce qu'elle était juchée à la pointe de la falaise qui dominait la baie d'Armor. Pour "Kaloen", c'était plus imprécis. Ce nom avait surgi de son inconscient, comme s'il lui rappelait quelque chose d'oublié. Il avait hâte de retrouver la douce chaleur de sa maison bretonne aux odeurs si particulières; où étaient inscrits dans chaque recoin, comme dans un livre, la mémoire de ses bonheurs et de ses souvenirs. A son approche, il se rendit compte qu'il planait au-dessus de son toit, une atmosphère inhabituelle. La vieille lampe à pétrole, derrière le rideau de dentelles, avait oublié d'éclairer sa venue. C'était pourtant sa lueur qui le guidait à chacun de ses retours, tel le phare de la Pointe, soucieux de rapatrier les bateaux égarés. Anxieux, il poussa la porte d'entrée. Un silence pesant, que seule rythmait la grande pendule du salon, avait pris possession des lieux. La vieille marmite, dont l'habitude était de chanter sur le coin de la cuisinière, respectait la consigne et se taisait.

- Ohé! Marie-Hélène Où es-tu? Qu'est-ce qui se passe, ce soir?

Seul, le chien d'un lointain voisin, visiblement dérangé dans sa quête de sommeil, lui signifia sa réprobation. Il ralluma le falot de ses espoirs déçus, pour mieux prendre conscience de son infortune. Sa jeune femme, douce rengaine de ses plaisirs journaliers, s'en était allée réveiller d'autres désirs dans la chaleur du ventre de son nouvel amant. Il s'assit à la place du maître, au bout de la lourde table de bois massif. Ce soir, il n'y aurait personne pour lui tendre le dîner, aucune lèvre pour adoucir le sel qui lui brûlait le visage, pas l'ombre d'un sourire pour lui faire oublier les rudes heures de sa promenade solitaire. Il se sentit soudain las, vidé de sa substance d'homme. Une moitié de lui-même avait échappé à son contrôle, à ses besoins d'amour ou, plus communément, à ses habitudes. La gardienne de ses jours et surtout de ses nuits avait déclaré forfait. Quand il s'en était allé à ses vagabondages, rien ne laissait présager un tel abandon.

Depuis quelques temps, il y avait bien eu ces silences qui avaient remplacé peu à peu leurs tendres babillages, ces élans retenus qui annonçaient la fin de leurs passions et tous ces non-dits, qui les séparaient chaque jour un peu plus. Il n'avait pas senti le danger venir. Pour lui, il n'y avait vraiment pas de quoi "fouetter un chat". Il s'était installé dans la routine des jours ordinaires, ce qui est l'apanage d'une capitulation programmée. Marie-Hélène avait préféré s'évader de cet engourdissement de l'âme et du corps qui ne cadrait pas avec son tempérament de femme passionnée, sensuelle et délicatement portée vers toutes ces petites attentions qui font le charme de la vie.

La cruche d'alcool de vignes, trônant au milieu de la table, lui tendit la courbe de son anse. Il s'en saisit comme un remède pour soigner sa perplexité du moment, voire même son inquiétude naissante. Mauvais amant, mauvais perdant, il préférait ne pas analyser la situation et la noyer dans quelques verres, pour oublier le présent. Ainsi, il se sentait moins coupable. Il n'avait pas eu à se livrer à une perquisition en règle de son domicile : il savait que sa femme était bel et bien partie. A l'heure du bilan ou, plus exactement, de la constatation, bien peu sont capables d'évaluer l'étendue de leur infortune. Ils font mine d'étonnement, au lieu de se rendre à l'évidence.

Dehors, le vent pouvait se déchaîner : ce n'était pas lui qui lui arracherait les cornes qui virtuellement ornaient désormais la courbe de son front.

La maison de la falaise avait perdu son âme : un peu par bêtise, beaucoup par omission et certainement plus encore par démission mutuelle. Le linge conjugal ne sécherait plus sur les mûriers de la haie, mêlant des intimités qui sentaient bon l'amour: Un pantalon de gros tissu frôlant un délicat jupon frémissant sous les caresses du vent ou les draps du grand lit malmenés à l'heure des effusions, reprenant des allures virginales sous la caresse d'un soleil de printemps.

* * *


A l'heure chaude, où les mulots s'engourdissent au creux des sillons des terres labourées pour leur sieste journalière, Marie-Hélène avait claqué la porte du domicile. Gaël, son amant, était venu l'attendre au bout du petit chemin creux qui donne accès au "Tertre Kaloen". Elle ne s'était même pas retournée pour voir peu à peu sa maison disparaître dans les replis de la lande. La folie de la passion n'engendre pas les regrets. Le ventre noué par une exigeante fringale de possession, elle n'avait eu qu'une hâte : celle de se jeter dans les bras de l'homme qui exerçait sur elle tant de pouvoir. Ce n'était pas le premier. Ce ne serait certainement pas le dernier. Elle se donnait à qui savait la prendre : toujours avec la même inconscience et la même gourmandise. C'était une Marie-Madeleine, à la mode de Bretagne ! Volage, elle brûlait ses trente ans à tous les brasiers de l'amour, sans honte ni pudeur !

* * *


Jean-Yves restait hébété devant son cruchon vide, écoutant distraitement les silences de la nuit. Guettait-il encore quelques pas hésitants sur les pierres du chemin ? Prenait-il la mesure de sa nouvelle solitude, à laquelle il n'était pas préparé ?

Ce soir, il semblait n'éprouver aucun chagrin, aucune révolte, aucune jalousie. Le destin lui avait asséné un coup par surprise : il n'était pas encore en mesure de réagir. Demain, aux premières lueurs de l'aube, à l'heure où le conscient sort de sa torpeur, la réalité de la situation deviendrait plus brutale.

* * *


Ce n'était plus une simple escapade. Cette fois, Marie-Hélène ne revint pas. Peu à peu, Jean-Yves s'habitua à son infortune. Certains jours, il éprouvait même un certain plaisir à sa sentir abandonné à la pointe de la lande. Il prenait ses habitudes de nouveau célibataire. Pour le moment, il n'avait pas envie de s'attacher à de nouvelles contraintes amoureuses. De temps à autres, au gré de ses tournées, l'épicière du bourg s'attardait un peu trop sous son toit : c'était un simple échange d'apaisements réciproques. Il aimait les charmes de cette solide paysanne. Il appréciait sa discrétion. Elle n'était pas de nature à poser des questions. Elle était simple et terriblement naturelle. Durant les années de son éducation, elle n'avait jamais jugé utile de passer son "certificat de bonne conduite". Il était particulièrement heureux de cette carence.

* * *


Le temps ayant accompli son oeuvre réparatrice, Jean-Yves trouva judicieux de profiter de sa liberté retrouvée. Il décida de prendre une année sabbatique. Sa situation financière le lui permettait. Rentier avant l'heure, il était de ceux que la vie avait particulièrement gâtés : d'autres étaient nés avant lui. Depuis longtemps, il avait envie d'entreprendre un voyage : de s'évader, en quelque sorte. Toujours cette même curiosité latente qui le poussait un peu plus en avant, à la recherche d'on ne sait quelle chimère. C'était comme si ses origines profondes avaient besoin de trouver leurs repères dans la découverte d'une révélation inattendue. L'occasion s'était présentée sous la forme d'un nouveau visage : Marion. Il n'hésita pas une seconde.

Le tertre Kaloen, frileusement tapis sur le dos de la lande, s'endormit. Les volets s'étaient refermés sur un passé qu'il était préférable d'oublier, tout au moins pour un bon moment. Jean-Yves était parti rejoindre Marion, cette amie rencontrée au cours de la dernière saison estivale. Elle venait d'être mutée récemment à l'Ile de la Réunion, comme Directrice d'école. Usant de ses charmes ou pour toute autre raison moins avouable, comme une nouvelle solitude exigeant d'être comblée, elle avait sollicité sa venue, prétextant un amour subit et démesuré pour son rude et sauvage ami breton. Alors, il avait rompu avec ses habitudes et s'était envolé pour cette île de l'Océan Indien porteuse, qui sait, de nouvelles espérances. Toujours cette envie de décoder une part de ses rêves qui, quelque part, le dérangeaient parce qu'ils ne correspondaient à aucune réalité de son monde.

* * *


Il n'était plus possible pour Jean-Yves de revenir en arrière. Le 747 avait quitté son aire de stationnement. Il roulait maintenant, laissant derrière lui les lumières de l'aérogare de Roissy. Il s'immobilisa en bout de piste, retint son souffle, prit son élan et se cabra avant de se lancer à l'assaut des nuages.

C'était le grand saut vers l'inconnu. Jean-Yves paraissait plus troublé qu'inquiet. Il essayait de garder son calme. Il s'était calé confortablement au creux de son fauteuil et fermait les yeux. Peu à peu, son cinéma intérieur devint opérationnel. Son passé défilait. Mais quel passé! Ils se mêlaient des souvenirs proches, d'autres émanant de sa tendre enfance et d'autres plus confus qui semblaient resurgir de nulle part. Il tentait de chasser ces derniers, mais inconsciemment, il était obligé de se rendre à l'évidence qu'ils faisaient aussi partie de son histoire. Ce n'était pas la première fois qu'il était confronté à de telles visions.

Et, se superposant à ces images, le visage de Marion envahissait l'écran de sa rêverie. Lorsqu'il l'avait rencontrée, l'été dernier, il avait été fasciné par son étrange beauté et ses trente huit ans rayonnant de féminité et de sensualité. Il avait été intrigué par cette femme mystérieuse à bien des égards, splendide brune au corps sans reproche, consciente de ses charmes et en usant avec une dextérité presque perverse. Il aurait dû s'en méfier, peut-être D'autres que lui auraient remarqué qu'elle prenait plaisir à jouer avec les sentiments des hommes, en se prêtant des attitudes calculées. Arrivant à point nommé pour saisir l'homme apparemment à la dérive, qu'il était, elle avait su user de sa séduction, au gré de ses caprices, pour le convaincre qu'elle était follement amoureuse de lui. Dès le début de leur rencontre, il avait été intrigué par le mystère qui émanait de cette femme décidément pas comme les autres. Il restait néanmoins attentif à percer ses états d'âme et ses intimes secrets. C'était pour lui à la fois éprouvant et excitant. Il n'en fallut pas plus pour qu'il se laisse enfermer dans les mailles d'un filet dont il n'avait aucune envie de se libérer.

Ils étaient devenus amants sur le sable de la grève, à deux pas du "Tertre Kaloen" C'était la fête au bourg. Ce soir-là, Marion paraissait plus accessible. Elle l'avait entraîné loin des flonflons du bal. Il était devenu sa chose sans qu'il ait eu à esquisser le moindre travail d'approche. C'était son désir à elle qui prédominait et elle entendait bien le soumettre à ses envies. Brusquement, elle avait pris possession de lui sans la moindre pudeur et sans accompagner ses gestes de tous ces petits rien qui font le charme de ces moments privilégiés. Lui, il avait été subjugué par la violence de son plaisir et par ce corps de femme se tordant sous l'intensité de ses orgasmes. Pour lui, c'était maintenant une évidence : il en était véritablement amoureux.

Alors qu'ils restaient là enlacés, écoutant le chant des vagues envahissant le fond de la baie, elle lui avait posé cette étrange question :

- Si je partais hors Métropole, est-ce que tu me suivrais ?

- Pourquoi ? C'est ton intention ?

- J'ai demandé ma mutation pour l'Ile de la Réunion. Alors ?

- Évidemment, oui.

Il n'avait pas pris le temps de réfléchir. Sa réponse avait été spontanée.

* * *


Pourtant, elle était partie seule pour son île. Comme cela, sans le prévenir. Elle n'en avait pas reparlé. Déçu ? Il n'en gardait aucun souvenir. A cette époque, il était plutôt fataliste. Connaissant son caractère fantasque, cela ne l'étonnait pas outre mesure.

Quelques mois plus tard, elle lui écrivait, en le suppliant de venir la rejoindre. Il lui annonça sa venue. Le temps d'expédier ses affaires courantes, en prévision d'un départ qu'il pressentait comme définitif et il prenait son billet pour la Réunion.

* * *


Et le voici entre ciel et terre, volant vers cette femme pleine de mystères et de contradictions. De temps à autres, il jette un coup d'œil par le hublot. Le 747 navigue au-dessus d'une mer de coton qui l'incite à la somnolence. Il a l'impression de survoler un autre monde. Par moment, les nuages se déchirent, laissant apparaître dans la nuit quelques lumières furtives sur un coin de terre d'Afrique. Escale à Nairobi. Survol du Kilimandjaro. Le Canal du Mozambique. Madagascar. L'Océan Indien. Le voyage est long et pénible. Son impatience grandit au fil des heures. Enfin, c'est le plongeon vers une tache de verdure surgie de l'horizon : L'Île de la Réunion. Une drôle d'impression de tomber à la mer. Un léger choc. Le crissement du train d'atterrissage sur le béton de la piste. Enfin le long courrier roule vers l'aérogare de Gillot.

Un peu engourdis par un si long voyage, les passagers retrouvent la terre ferme. Jean-Yves se laisse emporter par cette marée humaine. L'air ambiant est chaud et humide, presque irrespirable, mais chargé de mille senteurs indéfinissables. Après les formalités de douane, c'est le hall d'accueil.

Marion est là. Elle est accompagnée d'une jolie Créole, Vanina, qu'elle a dû prendre à son service. Le moment est émouvant. Jean-Yves ne reconnaît plus sa Marion, tant son attitude est inhabituelle. Elle ne peut cacher son émotion. Elle est au bord des larmes. Elle est bientôt dans ses bras, chaude et tremblante. Si, durant le voyage, le doute s'était installé parfois dans son esprit, il goûte maintenant avec bonheur ce moment d'intense intimité, chargé de toutes les promesses.

* * *


La Datsun blanche traverse les abords de Sainte-Marie, parsemés de cases dont l'amalgame a des allures de bidonville. Elle s'engouffre ensuite sous des voûtes de silaos et de bougainvilliers, avant de pénétrer dans le village fleuri de la Rivière des Pluies. Maintenant, c'est l'escalade d'une pente abrupte s'enfonçant dans des champs de cannes à sucre. A la sortie d'un virage en épingle à cheveux qu'il faut négocier avec prudence, apparaît un groupe de bâtiments blancs : C'est l'école et ses dépendances.

L'endroit ressemble à s'y méprendre à quelque lieu de retraite, comme ces monastères de jadis perchés sur des hauteurs inaccessibles. S'il avait pu sonder les brouillards de son inconscient, Jean-Yves aurait pu le comparer à un autre lieu uniquement accessible par un chemin tortueux grimpant sur les pentes escarpées d'une petite île perdue au milieu des Sporades. Comment Marion peut-elle vivre dans un endroit pareil ? Est-ce la solitude qui l'a poussée à réclamer sa présence ? Pourtant, il y avait tant d'amour dans les yeux de Marion au moment des retrouvailles, qu'il lui paraît presque indécent de se poser une telle question.

Ce singulier promontoire surplombe tout le Nord de l'île. A l'horizon, l'océan gris-fer est endeuillé par de lourds cumulus venus du large et qui se précipitent à l'assaut de la montagne, où ils termineront leur course, là, juste au-dessus, contre la barrière de rochers. En bordure du littoral, on distingue l'aéroport de Gillot, minuscule infrastructure d'où repart déjà le 747. Jean-Yves se surprend à le suivre des yeux avec une trouble nostalgie qu'il n'arrive pas à définir.



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