Les trois fugitifs n'avaient pas vu venir le danger. Ils dormaient d'un sommeil confiant. Tel un vaisseau fantôme surgi de nulle part, la tartane, voguant sur son erre, s'était approchée sans un bruit. Il y eut un léger choc à tribord, au moment de l'accostage. Calydon, même lorsqu'il était assoupi, avait l'habitude de réagir au moindre bruit. Il s'était déjà redressé et donnait l'alerte. Il essaya bien de se défendre, lorsqu'il senti deux mains tentant de le saisir. Maladroitement, il agita ses deux mains, comme un pitoyable sémaphore, se prit un pied dans un cordage qui traînait au fond de la coque, donna de la tête contre le mât, tituba et passa par-dessus bord. Talamos, déjà debout, quoique prompt à réagir, n'avait pas pu le retenir. Il s'apprêtait à plonger, lorsqu'il fut maîtrisé. Cyrénée, affolée, poussait des cris hystériques et tentait d'échapper à ses agresseurs. Le combat était inégal : la reddition fut rapide.
Les quatre moines-marins n'esquissèrent aucun geste pour secourir Calydon. Ils jetèrent un simple regard pour s'assurer qu'il ne réapparaissait pas à la surface. Il ne leur vint même pas à l'idée d'accompagner l'âme du malheureux vers sa nouvelle destination, en formulant quelque vague prière. Pour eux, le Jugement de Dieu avait été avancé de quelques jours. Voilà tout.
C'est ainsi que Calydon s'en était allé: discrètement, sans un mot d'adieu. Il avait fait l'impossible pour aider ses deux amis: sa mission s'arrêtait tragiquement là, à quelques encablures de l'île de Rhodes. Le terme de son voyage serait cette petite crique qui lui avait semblé pourtant si sûre. Son bateau y resterait ancré, comme pour protéger de son ombre sa tombe marine. Il était à souhaiter que le Dieu des gens simples le fasse accéder à mille Paradis.
Cyrénée et Talamos furent embarqués sans ménagement sur le bateau des moines. Ils ne se faisaient aucune illusion sur leur sort. Enchaînés au fond de la tartane, ils se remémoraient le songe d'une nuit qui les avait entraînés dans un bien étrange cachot. La prédiction s'avérait à la mesure de l'événement.
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Lorsque Calydon et Talamos s'étaient enfuis de la citadelle, un habitant de Pathmos les avait aperçus dévalant la pente escarpée. Pour lui, il n'y avait aucun doute: il s'agissait bien d'une évasion. Il se hâta vers le monastère pour donner l'alerte. Aussitôt les moines réagirent. Le temps d'affréter leur tartane ancrée dans le port et il entamèrent la poursuite. Au début, le brouillard qui envahissait la baie, ne leur facilita pas la tâche. Mais les fugitifs, soucieux de ne pas se faire repérer, gagnaient la haute mer à la rame : c'était une précaution qui ralentissait leur allure.
Quand le ciel se dégagea, il faisait nuit. Impossible pour les moines de repérer le bateau de Calydon dans l'obscurité : la lune n'était pas complice, ce soir-là. Ils se consultèrent avant d'opter pour un itinéraire leur donnant le maximum de chances d'intercepter les fuyards. Ils connaissaient la frêle embarcation du vieux pêcheur et savaient la leur plus rapide. Quitte à faire un long détour, ils cinglèrent enfin vers le Nord, en direction des côtes turques. De là, ils redescendraient sur Rhodes, en inspectant les îles pouvant donner un abri satisfaisant. C'est ainsi qu'ils aperçurent le mât facilement identifiable du bateau poursuivi, émergeant d'une barrière de rochers. Ils attendirent la tombée de la nuit et l'heure où les étoiles sèment leurs grains de sable dans les yeux des plus insomniaques pour les inciter au sommeil, avant de décider l'assaut.
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Poussée par un vent favorable, la tartane ne fut pas longue à rejoindre Pathmos. Durant tout le trajet, Cyrénée et Talamos, indifférents à leurs ravisseurs, s'étaient retranchés dans la méditation et la prière. Encore sous le choc de la disparition de leur vieil ami, ils n'avaient que le recours de prier pour le repos de son âme, quoiqu'ils n'aient eu aucune inquiétude à ce sujet. C'était un plus, tout simplement : une attention particulière, pour que Là-haut, il ne manque de rien C'était aussi une façon de garder le contact et , un peu égoïstement, l'occasion de lui demander de continuer à les protéger. Ils savaient que, par delà la rupture brutale de leur amitié, l'ombre de Calydon continuait à les suivre sur leur chemin de croix.
A quoi bon faire le récit de ce voyage qui les ramenait à leur point de départ ? A cette différence, que la grotte de Calloé n'abriterait plus leurs amours, mais définitivement le silence de leur absence. Jamais plus ils n'iraient ensemble étancher leur soif dans les reflets changeants de leur petit ruisseau, dans lequel, comme des narcisses insouciants, ils aimaient contempler leur image encore illuminée par le feu de la passion, à l'heure apaisée qui succède aux moments de folies. Ils devraient se contenter de ranger au rayon de leurs souvenirs, une page trop courte d'un livre à peine ébauché.
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On les avait enchaînés dans le même cachot. Ce n'était pas par mesure de clémence. Ils ne pouvaient que contempler leur infortune dans le miroir austère de leurs désillusions. Comme s'il était soumis au plus diabolique supplice de Tantale, Talamos ne pouvait toucher l'objet de tous ses désirs. C'était une féminité qui réveillait ses sens, à l'opposé de ses possibilités : même leurs chaînes tendues dans une velléité de rapprochement, ne leur permettait le moindre attouchement. Seule, l'intensité de leurs regards, enfantait des déluges de sensualité inassouvie dans leurs corps réduits à subir le plus injuste des Carêmes.
Les jours s'écoulaient sans possibilité d'espoir, au fond de cette geôle insalubre dont la configuration leur était pourtant familière. Que de fois, au cours de leurs rêves, n'avaient-ils pas eu l'occasion de se familiariser avec ce lieu sinistre ! C'étaient les mêmes murs de pierres d'où suintait une humidité pernicieuse, la même porte de chêne bardée de ferrures qui obturait le goulot voûté donnant accès à l'escalier en ellipse, se perdant dans les méandres du monastère, le même soupirail qui amenait avec parcimonie, dans ce lieu désolé, l'air et la lumière. A part la visite journalière d'un gardien peu loquace, venant leur apporter quelques reliefs de repas délaissés par la communauté des moines repus, ils n'avaient été l'objet d'aucune marque d'attention de la part du Père Supérieur. Celui-ci devait attendre que ses prisonniers perdent cette sérénité qu'il prenait pour de l'arrogance et qui s'opposait comme un défi à son autorité. C'était Cyrénée qui supportait le plus mal la séquestration. Elle semblait flotter dans une torpeur, à la limite de la dépression. Talamos n'en était pas dupe. Avec amour, il tentait d'endiguer les effets de cette capitulation involontaire. Il lui parlait beaucoup. Il faisait mine d'être plus fort qu'il ne l'était en réalité. Lorsque Cyrénée paraissait incapable de le suivre sur les chemins de la prière, dans ces moments-là, il haussait le ton de sa voix pour tenter de la faire participer à ses recueillements.
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Des bruits de pas inhabituels résonnèrent dans le couloir d'accès. Le grincement de la serrure gémit sous l'effet d'un "Sésame" autoritaire. Un groupe de visiteurs avait envahi le cachot. Le maître des lieux sortait de sa réserve, ce qui signifiait que la visite devait être d'importance ! Il était accompagné d'un bien étrange personnage tout de noir vêtu et de deux moines subalternes sans importance. Le rituel le voulait sans doute ainsi.
- Debout ! Vous allez être confrontés au Grand Maître de l'Inquisition.
Se tournant vers les deux moines "suiveurs", plantés là comme deux chandeliers et ne brillant pas spécialement par leur prestance, il leur donna l'ordre d'un ton hautain :
- Détachez-les et conduisez-les dans la grande salle des conférences ! Son Altesse et moi, nous vous suivons.
Quelque peu engourdis par tous ces jours passés sans la moindre activité, Cyrénée et Talamos se laissèrent entraîner hors de leur cellule.
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Un tribunal d'exception avait été dressé à la hâte: les instants du Grand Inquisiteur ( l'énigmatique homme en noir ) étaient comptés et précieux. En ces temps perturbés, il était tellement sollicité ! On aurait dit un rapace s'apprêtant à fondre sur sa proie. Raide comme la justice, sec comme les fibres de son cœur, drapé dans une dignité dédaigneuse, il toisait ces deux hérétiques téméraires qui avaient osé braver les principes et les exigences de la Sacro-Sainte Église Catholique. Il était flanqué de quelques acolytes, très peu représentatifs, conviés à la curée, mais sans aucun pouvoir : ils faisaient simplement partie du décor.
- Le Père Supérieur m'a instruit de votre cas Il n'est pas défendable. Pas le moindre remord, pas la moindre contrition ! Votre fuite montre clairement votre propension à braver notre autorité et la miséricorde de Dieu. Qu'avez-vous néanmoins à dire pour votre défense ?
Cyrénée et Talamos savaient bien qu'il était inutile d'opposer, à ce chacal borné, la moindre argumentation. Même s'ils faisaient preuve de repentir, pour tenter d'atténuer la gravité de la sentence, ils savaient bien que c'était peine perdue. Ce soi-disant applicateur de la Loi Divine était pire que ces mercenaires assoiffés de sang, qui fondaient sur la Ville Sainte. Dans les deux cas, la tuerie était de mise, à exception près que ce fantoche ajoutait à la cruauté une bonne dose de sadisme et de perversité.
Ils se contentèrent donc de se murer dans un silence serein. C'était une attitude courageuse. Il y avait même une certaine bravade dans leur comportement. Celle-ci n'échappa pas au Tribunal.
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La légende ne dit rien sur la fin tragique de ces deux amants. Certains racontent qu'ils finirent leurs jours dans les cachots de la citadelle. D'autres affirment avec assurance qu'on leur avait fait grâce du bûcher et qu'ils furent vendus à des marchands d'esclaves.
Quoi qu'il en soit, Pathmos se souvient de cette histoire d'amour. Il n'est pas à exclure qu'au cours d'une soirée d'hiver, frileusement lovée près de son âtre, une vieille ridée, à l'image de celle qui épiait Talamos à l'entrée du village au début de ce récit, toute de noir vêtue, comme le sont les aînées de l'île, raconte à sa manière à ses petits enfants, l'incroyable histoire d'une jeune bergère qui vint offrir ses charmes et ses amours à un mystérieux ermite, sous la voûte discrète de la grotte de Calloé.