caloucaera romans




Livre I : Pathmos

Chapitre 05




La grotte paraissait bien silencieuse. Cyrénée, le cœur battant à la pensée de revoir Talamos, pénétra dans le sanctuaire de ses premières amours. Elle eut beau scruter les ombres de l'excavation, son ami n'était pas là pour l'accueillir. Elle ressentit, à ce moment-là, une étrange impression d'abandon. Encore tout de même traumatisée par sa visite au monastère, elle aurait voulu pouvoir se jeter dans les bras de son amant, en lui criant sa résolution de passer outre aux avertissements du moine. Elle avait besoin de se sentir écoutée, protégée et confortée dans la décision qu'elle venait de prendre. Soudain, elle se mit à douter. Et si Talamos s'était rendu à une décision plus sage et avait décidé de renoncer à elle, ne serait-ce que pour la protéger ?

Envahie par une intolérable lassitude, elle s'assit à l'entrée de la grotte. Ses mains, voilant son visage défait, ne pouvaient dissimuler les larmes de découragement qui ruisselaient sur ses joues. Au plus fort de sa peine, les hoquets de ses sanglots soulevaient sa charmante poitrine.

Les gémissements de son âme avaient été entendus. Avec une infinie tendresse, un bras venait d'assiéger ses épaules délicates. Alors, dans un frisson de bonheur, elle se sentit délivrée de ses appréhensions. Par ce simple geste, son amant venait ressusciter l'incroyable symbiose qui avait su les unir. Incapable de prononcer une parole, elle lui tendit ses lèvres. Elles avaient encore le goût salé et amer de ses déceptions envolées. Dans ce moment privilégié, les paroles étaient inutiles.

Talamos prit dans ses bras sa chère poupée fragile et alla en agrémenter sa couche. Le cadran de leurs âmes marquait l'heure des épanchements. lls furent obligés de s'y soumettre. Cyrénée se souvint de sa première offrande à l'amour et, avec exigence, elle signifia à son amant qu'elle était prête à le recevoir.

Peu à peu, leurs tempêtes intimes s'apaisèrent. Ils restèrent là, savourant ces instants de quiétude qui succèdent toujours aux tempêtes amoureuses. A nouveau réunis, ils étaient parfaitement conscients des risques qu'ils prenaient en outrepassant les interdits.

Elle le mit au courant du déroulement de son entrevue avec le maître de la citadelle, mais dans des termes apaisés. Ils rirent même en évoquant les tentations du vieux moine troublé par le charme évident de sa visiteuse.

Cyrénée crut plus sage de ne pas s'attarder, ce jour-là. Avant de regagner la demeure de son maître, elle alla se refaire une beauté au bord du petit ruisseau qui serpentait à deux pas, comme pour effacer les traces de ses débordements. Un dernier adieu à Talamos et elle disparut derrière les taillis, en sautillant comme une jeune biche heureuse de sa liberté retrouvée. Un chant nouveau émanait des profondeurs de son âme : c'était comme une action de grâce qu'elle adressait confiante au Maître de sa destinée.

* * *


Au fur et à mesure de leurs rendez-vous, ils abandonnèrent toute prudence. Ils n'avaient plus envie de se cacher. Qu'importe les interdictions et la désapprobation générale? Comme une fleur aux premiers balbutiements de son éclosion, leur amour devait s'épanouir quelles que soient les menaces du temps.

La grotte de Calloé était devenue, au fil des jours, le cocon douillet dans lequel grandissait leur passion. Mais leur intimité ne s'arrêtait pas là. Cyrénée emboîtait le pas de Talamos sur les chemins d'une spiritualité enrichissante qui les menait à des extases communes. De temps à autre, la méditation leur apportait de nouvelles réponses à leur soif de connaissances.

Peu à peu, ils s'enhardirent à descendre ensemble au village. C'était leur façon de montrer à tous leur détermination de vivre selon leurs désirs. Seul, le vieux pêcheur les gratifiait de sa bienveillance habituelle, même si quelquefois, il se permettait de leur donner de judicieux avertissements.. Il connaissait mieux que quiconque les us et coutumes de son île. Il savait qu'un jour ou l'autre, la vindicte générale allait se déchaîner sur le jeune couple qui lui faisait don de son amitié. Dans ses longues heures de rêverie, il se prenait à échafauder les plans les plus fous, pour leur venir en aide, le moment venu.

* * *


Ce soir-là, Talamos revenait d'un de ses rendez-vous habituels dans les verts pâturages où Cyrénée faisait paître ses moutons. L'après-midi avait été, à l'image de cette rencontre, chaud et inondé de soleil. Tout en se rapprochant de Calloé, il revivait chaque moment de leur intimité. Il s'apprêtait à enjamber le petit ruisseau, quand brusquement quatre bras le saisirent. L'attaque avait été si prompte, qu'il n'avait pu esquisser aucun mouvement de défense. Il se retrouva les mains liées derrière le dos et les deux pieds entravés. Les deux moines qui l'avaient agressé connaissaient bien leur affaire. Ils l'obligèrent à le suivre sur le sentier escarpé qui descendait vers le village. Ils en traversèrent les premières maisons, sous l'œil goguenard de quelques habitants. Pour emprunter le chemin qui grimpe vers la citadelle, ils longèrent le petit port.

Calydon les aperçut et comprit tout de suite la situation. Les hostilités étaient ouvertes. Il savait que désormais, il était le seul à pouvoir secourir Talamos. Apparemment indifférent, il les laissa passer, conscient du rôle qu'il s'était lui-même attribué. Il allait se donner le temps nécessaire pour mettre en oeuvre le plan qu'il avait mûri dans sa tête. C'était un vieux sage et il savait que précipitation ne rime jamais avec efficacité. Il se contenta de regagner son vieux bateau qui lui servait de demeure. Là, un oeil indiscret aurait pu le voir s'adonner à un drôle de travail. Il mit de l'ordre dans son embarcation, passa un long moment à en vérifier les gréements, puis s'en éloigna, pour revenir bientôt chargé de bien étranges fardeaux Tout laissait à penser qu'il s'apprêtait à reprendre la mer. Mais quelles étaient ses intentions ?

* * *


Dès son arrivée dans le monastère, Talamos fut confronté au Supérieur. L'entretien fut de brève durée.

- Tu as eu tort de me défier ! Te voilà bien avancé. Tu risques de croupir longtemps à l'ombre de ces murs, avant que tu ne passes devant le Grand Inquisiteur. Tu connais la sanction réservée à ceux qui bafouent les règles de notre Sainte Mère l'Église. Étais-tu assez insensé pour croire que nous allions te laisser contaminer les habitants de Pathmos par tes élucubrations de libre penseur ?

- Je n'ai jamais fait oeuvre de prosélytisme. Je vis mes propres croyances et je me sens aussi près de Dieu que les moines de ton monastère. Je viens d'un pays plus tolérant que le vôtre et je n'arrive pas à m'habituer à vos façons de juger votre prochain. Est-ce là la charité que vous êtes sensés enseigner ?

- Je te trouve bien arrogant ! Dans ta situation, il serait pour toi plus sage de changer de registre. J'ai aussi un autre délit à te reprocher. Qu'as-tu fait de Cyrénée ? La vierge est devenue, par ton entremise, une pécheresse lubrique. Tu as tellement de pouvoir sur elle, qu'elle n'a tenu aucun compte de mes avertissements. Elle devra subir le même sort que toi. Dans un premier temps, j'ai voulu l'épargner : c'était une erreur de ma part !

Il fit un geste du bras et, sans ménagement, Talamos fut emmené hors de la vue du moine. Les bas-fonds de la citadelle étaient aménagés en cachots. Il allait avoir le loisir d'en goûter l'inconfort et l'insalubrité.

* * *


Aux premières lueurs du jour, Calydon se mit en chemin, à la recherche de Cyrénée. Les heures étaient comptées pour essayer de la faire échapper au danger imminent qui la guettait. Il fit un détour pas Calloé. Elle n'y était pas. Alors, il passa de l'autre côté de la colline, en direction de la demeure de Dimitrios. Il la vit occupée à sortir ses moutons de la bergerie. Par prudence, il resta à l'écart, préférant attendre son passage sur le sentier qu'elle serait obligatoirement obligée d'emprunter.

Ce n'était pas dans ses habitudes d'errer ainsi dans la campagne. Aussi, dès qu'elle l'aperçut, Cyrénée s'alarma. La venue de Calydon ne pouvait être que de mauvaise augure.

- Que viens-tu faire dans les collines ? Je pressens que tu es porteur de mauvaises nouvelles et que tu viens m'en avertir.

- Tu ne te trompes pas. Talamos a été arrêté par les moines, hier soir. Ils ne vont pas tarder à te rechercher. Du moins, je le suppose. Alors, écoute-moi bien. A la tombée de la nuit, je vais tenter de le faire s'évader. Toi, tu rejoindras discrètement mon bateau et tu t'y cacheras en nous attendant. Rassemble tes affaires. Nous allons quitter l'île. Es-tu décidée à partir avec nous ?

- Tu n'as pas à me le demander. Je serai là, à l'heure du rendez-vous. Mais toi ? Tu ne vas pas, à ton âge, t'exiler à cause de nous ?

- J'ai pris ma décision. Je connais la mer mieux que quiconque et c'est mon bateau. Je saurai où vous mener pour vous mettre à l'abri. Talamos est aussi un bon marin. Nous ne serons pas trop de deux pour mener à bien notre fuite. Bon, je m'en vais. J'ai beaucoup à faire avant la nuit. A ce soir !

Il redescendit vers le petit port. Il employa le restant de la journée à mettre une dernière main à ses préparatifs. Aux premières heures du crépuscule, il était prêt. Alors, il se dirigea vers la citadelle, en évitant le chemin d'accès. Il connaissait par cœur les murs d'enceinte et les soupiraux qui marquaient l'emplacement des cachots. Un à un, il les sonda pour repérer celui dans lequel était enfermé Talamos. Il y glissa un message et attendit Un bruit de chaînes se rapprocha de l'ouverture et Talamos manifesta sa présence.

- Tu vas sortir de là. Dans le sac que je vais te jeter, il y a des outils pour te libérer et un poignard pour te défendre, le cas échéant. Attends l'heure de la prière du soir avant de tenter quoi que ce soit. A ce moment-là, il n'y aura qu'un gardien près de la porte d'entrée. Te connaissant, tu n'auras aucun mal à le neutraliser.

Calydon avait chuchoté ses conseils le plus discrètement possible. Talamos lui fit comprendre qu'il les avait bien reçus.

Quand Talamos déboucha dans le hall d'entrée, le moine-cerbère lui tournait le dos. D'un geste précis, il le bâillonna et lui asséna un tel coup sur sa tête ridiculement couronnée, donc si vulnérable en son sommet, que le fugitif aurait pu s'enfuir à l'autre bout de l'île, avant que l'alerte ne soit donnée. Il s'empara des clefs du gardien et fut bientôt dehors.

Deux ombres fugitives se hâtaient maintenant vers le petit port. Après de brefs arrêts nécessaires pour s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis, Talamos et Calydon arrivèrent en vue du bateau amarré au bout du quai. Ils s'y réfugièrent sans plus attendre. Cyrénée était là, exacte au rendez-vous. L'heure n'était pas aux effusions : les deux amants pourraient tout à loisir s'étreindre lorsqu'ils seraient au large.

Une brume propice enveloppait de sa blancheur ouatée les abords de la crique. Le Dieu des gens ordinaires était avec eux, pour faciliter leur départ. Voiles baissées, mue par de simples coups de rames discrets, l'embarcation disparut dans ce brouillard providentiel.

* * *


Au petit matin, comme un point d'orgue sur une portée privée de notes, où seules les rides des vagues simulaient le nombre de ses lignes, le bateau tirait des bords sur une mer étale, où toute terre avait disparue de son horizon. De temps à autre, la crête d'une île surgissait de nulle part, comme pour leur rappeler l'incroyable prolifération de ces morceaux de terre jetés, tels une poignée de manne, à l'appétit du voyageur en quête de découvertes.

Calydon semblait préoccupé. Quoique connaissant bien cette mer, il hésitait à pointer le cap dans une direction bien précise. Qu'elle était la meilleure terre d'asile vers laquelle se diriger ? Il avait d'abord pensé à la baie d'Éphèse, mais cette côte enchanteresse cachait les pièges de la domination turque. Ils pouvaient aussi accoster dans n'importe quelle île des Sporades, au lieu de se lancer dans une aventure plus lointaine et plus périlleuse. Mais, si leur réputation d'accueil avait été légendaire autrefois, elles étaient aujourd'hui infestées de Croisés en transit, un peu trop chrétiens pour ne pas l'être et assujettis, souvent malgré eux, aux exigences de la Sacro-Sainte Inquisition. Allaient-ils, comme Ulysse, sillonner indéfiniment les mers sans trouver le havre de paix qu'ils recherchaient ? Il était à craindre qu'ils ne soient obligés de se contenter pour un temps d'escales provisoire avant de pouvoir mettre définitivement fin à leur exode.

Tout en tenant la barre durant ses heures de quart, il contemplait avec indulgence ses deux amis pour lesquels il s'était contraint à l'exil. Il n'en éprouvait aucun regret Les ans pesant chaque jour plus lourdement sur ses épaules fatiguées, il se disait qu'il allait terminer sa vie sur un acte gratuit plein de bonté. Parfois ses pensées étaient moins pures. La promiscuité le rendait un peu voyeur, quand, dans la complicité du soir, les plaintes de l'amour venaient réveiller en lui des ardeurs oubliées. Pour compenser ses tentations fugaces, il se joignait souvent à eux pour prier ce Dieu qu'il était temps pour lui de mieux connaître. Cyrénée et Talamos rayonnaient tellement leurs convictions, qu'il lui était devenu impossible de ne pas les partager.

D'un commun accord, ils mirent le cap sur Rhodes, quitte à s'exiler plus loin si les circonstances l'exigeaient. Pourquoi ce choix ? Contrairement à Pathmos, trop petite pour y passer inaperçus, cette île, aux dimensions respectables, leur offrirait l'avantage de pouvoir se fondre au milieu d'une population cosmopolite venue des quatre coins de la Méditerranée.

Ce jour-là, aux premiers émois du crépuscule, le bateau avait replié ses voiles, à l'abri d'une crique accueillante, découverte en louvoyant dans le dédale des îles. Demain, ils accosteraient à Rhodes.

Serrés l'un contre l'autre, Cyrénée et Talamos laissaient bercer leurs instants d'intimité au gré du léger roulis de l'embarcation. Il régnait un silence presque irréel, à peine troublé par le clapotis de l'eau contre la coque. Calydon, pensif, était resté assis à la barre, sentinelle discrète semblant veiller sur le repos du couple d'amoureux. Il savourait cet instant propice à la méditation et revivait par flashs confus les séquences de son interminable vie d'homme. Quelque chose lui disait que son voyage personnel allait bientôt prendre fin. C'était un sentiment confus, mais néanmoins tenace. Il n'en éprouvait aucune inquiétude. Il irait devant l'Éternel poursuivre le récit de ses épopées imaginaires. Il est à croire que l'Assemblée des Saints ne lui ferait pas grief de ses pieux mensonges et serait la première à en rire. Il y aurait seulement un peu plus de sourires dans ce Ciel incertain, où les âmes en attente s'angoissent et s'interrogent sur une improbable réincarnation.

S'il y avait un Juge Suprême l'attendant dans la lumière, à l'autre bout de la spirale de la mort, Calydon ne le craignait pas. Il avait traversé la vie à petits pas comptés, par crainte de déranger la foule des gens de riens qui se hâtaient vers leurs occupations cupides, sans les juger ni les plaindre. S'il n'était pas très intelligent, Dieu lui avait fait au moins le don de la Sagesse : c'était un bien précieux qui lui avait été utile et qu'il avait su exploiter tout au long de sa vie. Quoi qu'il arrive, il était prêt.

Abandonnant sa vigilance, il s'assoupit malgré lui. Il avait trop présumé de ses forces. Le vieil homme d'aujourd'hui n'avait plus l'endurance du marin de jadis. Qui aurait pu lui en vouloir ?



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