Cyrénée promenait sa peine sur les sentiers des collines, indifférente à la présence de ses moutons qui se pressaient autour d'elle. On aurait dit qu'ils comprenaient le désarroi de leur bergère et ils venaient d'instinct se serrer contre elle, comme pour lui faire oublier sa tristesse. Touchée dans son corps et dans son âme par l'ostracisme sévère de son maître, elle s'interrogeait sur le devenir de son amour naissant. Elle ne pouvait supporter l'idée d'une séparation définitive avec celui qui avait si intensément répondu à ses attentes.
Complice de ses désirs, il lui arrivait de mener son troupeau à proximité de la grotte de Calloé, dans le secret espoir d'apercevoir Talamos. A chaque fois, elle en revenait un peu plus détruite. Elle savait qu'un jour elle se verrait obligée d'outrepasser les interdictions, au risque de compromettre un "statu quo" garant de sa tranquillité.
Ce jour-là, elle avait laissé ses moutons à la bergerie. C'était un de ses rares jours de repos. Elle était descendue au village. Oisive, elle arpentait les ruelles devenues subitement inhospitalières. Les gens ne l'avaient pas saluée au passage et certains même, gênés, avaient détourné leur regard à son approche. Pourquoi ? La rumeur avait-elle déjà accompli son oeuvre dévastatrice ? Était-on au courant de sa conduite avec l'étranger ? Allait-elle être rejetée par ces gens qui avaient l'habitude de l'entourer de toute leur affection ? Subitement, elle se sentit sale, comme si les autres pouvaient lire sur son front la marque révélatrice de ses premiers abandons. Elle se hâta de faire les quelques emplettes qu'elle s'était promise de faire, presque honteuse de venir braver l'indifférence ou l'hostilité générale. Puis, comme Talamos, elle s'attarda sur le petit port déserté aux heures chaudes de la journée. Là, au moins, elle n'aurait pas à subir la réprobation générale.
Un vieux pêcheur en rupture de ban, assigné à résidence sur les rives de son ancien domaine, la regardait venir. Il avait le regard délavé de tous les marins, emprunt de rêverie et de tous les mystères du monde, abrité sous la casquette typique de tous ses congénères. On aurait pu le comparer à une vieille barque échouée, attendant pour se désintégrer les verdicts du temps. Cyrénée le connaissait bien et aimait à lier conversation avec ce vieux vétéran des mers. C'était pour elle un enchantement de l'écouter psalmodier d'une voix monocorde l'histoire décousue de ses épopées, bien souvent imaginaires. Lui, il s'était pris d'amitié pour cette fille des collines qui savait l'écouter sans sourire, lorsqu'il dépassait sans vergogne, dans ses récits, les limites de l'affabulation.
Cyrénée le salua. Avant de lui répondre, le vieux pêcheur jeta un regard inquiet vers le village pour voir s'il n'était pas épié. Son attitude n'échappa pas à Cyrénée.
- Tu ne vas pas toi aussi me rejeter ? Qu'ai-je fait pour mériter le jugement de tous ? J'ai besoin de toit aujourd'hui plus que d'habitude. J'ai besoin de t'entendre… Dis-moi que tu es toujours mon ami !
Il la regarda avec toute sa tendresse habituelle. Un sourire bienveillant éclaira les rides de son visage.
- Ma chère Cyrénée, je m'interroge à ton sujet. Moi, je ne te juge pas. J'aimerais savoir simplement si ta liaison avec l'étranger est l'aboutissement d'un amour sincère. Si c'est le cas, je bénirai tes amours. Mais les habitants de Pathmos ne sont pas aussi conciliants que moi. Ils s'arrogent le droit de critiquer ta conduite. Qui a pu les renseigner ? Je l'ignore. Il est vrai que tout arrive à se savoir dans une aussi petite île que la nôtre.
- Mon maître m'a interdit de revoir Talamos, mon ami, et, jusqu'à présent, je lui ai obéi. Mais je ne crois pas que j'aurai la force de renoncer à lui. C'est une passion dévorante qui va bien au-delà de la raison. J'ai l'impression que je l'attendais depuis toujours. Comprends-tu cela ? Crois-tu comme moi à la prédestination ? Un jour peut-être, je pourrai t'en dire davantage à ce sujet. Que me conseilles-tu ? J'ai besoin de tes lumières ! Tu es désormais le seul à pouvoir m'aider.
Le vieil homme haussa les épaules en signe d'impuissance. Il était conscient que les mots qu'il pourrait prononcer ne seraient pas en mesure de satisfaire sa jeune amie. Il était bien obligé de se rendre à l'évidence, qu'en cet instant, elle lui demandait quelque chose de plus important que de lui raconter ses éternelles histoires. Il en était à la fois flatté et terriblement désarmé pour lui être d'un quelconque secours.
- Que veux-tu que je te dise ? De toute façon, la rumeur publique est en train d'accomplir son sale travail. Jette un regard vers la Citadelle. Imagine-toi que des propos malveillants te concernant arrivent jusqu'aux oreilles des moines qui l'habitent. L'indulgence n'est pas leur qualité première. Ils risquent de te juger comme la plus misérable des vierges qui s'est laissée séduire et de te condamner sans la moindre possibilité d'appel. A mon avis, je ne vois pour toi qu'une solution. Va au devant du risque qui pèse sur toi. Va frapper à la porte du monastère, comme une simple pénitente désireuse de se faire absoudre ses fautes. Non, ne me dis rien. Je sais que tu juges ta conscience sans tache, mais il y va de ta tranquillité. Regarde ces remparts qui dominent Pathmos. Ils abritent, au même titre que les forteresses païennes, le pouvoir absolu. Ne te dresse pas contre ce pouvoir !
* * *
Cyrénée s'était mise en route. Le soleil était à son zénith lorsqu'elle arriva à l'entrée du monastère. Elle hésita un long moment avant de saisir le lourd heurtoir, qui pendait au milieu de la porte monumentale interdisant l'accès à ce lieu impressionnant. La bergère était devenue semblable à une brebis égarée dans la solitude de ce lieu aride, où les herbes folles ne poussaient plus. Derrière ces murs séculaires, s'abritaient des croyances redoutées qu'elle allait devoir affronter.
L'endroit avait paru idéal et sinistre à souhait à Saint-Jean l'Évangéliste, pour y rédiger son Apocalypse. Pour Cyrénée, c'était plus qu'un présage ou une coïncidence. Cette évocation lui donnait le sentiment qu'en franchissant cette enceinte, tous ses rêves allaient s'écrouler en une vision de fin du monde.
Un long moment après que les coups frappés eurent fini de résonner sous les voûtes de l'ancienne bâtisse, le judas révéla le visage suspicieux d'un moine dérangé dans sa méditation.
- Je suis venu m'entretenir avec votre Supérieur. Pouvez-vous lui annoncer ma visite ?
Dans un claquement sec, le rabat de bois s'était refermé sur la curiosité satisfaite du gardien. Ses pas décroissants résonnèrent un moment sur le dallage du cloître, pour revenir, comme un ressac, réveiller les appréhensions de Cyrénée. Un bruit de serrure, le grincement du lourd portail pivotant sur ses gonds et la forteresse dévoila à la visiteuse ses premiers secrets. Une cour, au milieu de laquelle trônait un jet d'eau s'épanchant dans une vasque de pierre, répercutait l'ombre des colonnades qui la cernaient. Elle avait emboîté les pas de son guide qui, toujours aussi muet, la conduisit jusque dans le parloir. Dans celui-ci, la lumière descendait en ombres modifiées de quelques rares fenêtres ornées de vitraux. Au fond de la salle, un Christ démesuré, tordu sur son gibet, attendait les bras ouverts les doléances du monde extérieur. Cyrénée se demanda si, à l'image de ce Crucifié, le maître des lieux allait savoir l'écouter avec bienveillance. Elle n'eut pas le loisir de se poser d'autres questions. Dans l'encadrement de la porte donnant sur les mystères impénétrables de l'abbaye, la voix du Supérieur, tranchante comme un couperet, déchirait le silence.
- Je t'attendais !
Cyrénée s'était courbée devant l'apparition, la gorge nouée, terrorisée par la solennité des lieux et la froideur calculée de son hôte. Incapable de prononcer une parole, elle s'en remettait à la Providence pour espérer obtenir une issue favorable à sa démarche.
- Les rumeurs qui courent à ton sujet sont parvenues jusqu'à moi. J'imagine que tu es consciente de la gravité de ta faute. Néanmoins, je prends acte de ta démarche d'aujourd'hui. J'espère que c'est le signe de ton repentir. As-tu réellement renoncé à revoir cet étranger que l'on nomme Talamos, comme ton maître te l'a demandé ? Dans quel état d'esprit es-tu venu demander le pardon de Dieu ? Je ne suis pas contre l'amour des hommes, mais cet amour a ses règles et tu ne les as pas observées. Il était de ton devoir de faire bénir ton union avant de la consommer. Jamais plus tu ne pourras te présenter vierge devant le Sacrement du Mariage. Où avais-tu donc la tête ? Mais il y a plus grave dans ton cas : c'est d'avoir prêté une oreille attentive aux élucubrations de cet étranger et de t'être imprégnée de ses discours. Ce Talamos intrigue la population de l'île par des propos et des pratiques que la religion réprouve. Il n'y a pas de spiritualité en dehors de notre Sainte Église. Pour nous, c'est un hérétique. Nous ne le supporterons pas longtemps sur notre territoire.
Les paroles du moine avaient d'emblée pris un sens et un ton qui ne laissaient à Cyrénée aucune chance d'obtenir la moindre écoute favorable à ses éventuels plaidoyers. Cependant, elle entreprit d'une voix hésitante de formuler sa défense.
- Mon Père, qu'ai-je fait de si mal pour ne pouvoir espérer, par votre intermédiaire, l'indulgence de Dieu ? Il m'est arrivé de parcourir l'Évangile et d'y lire le sort réservé à la brebis égarée. Il y avait tant d'amour dans le geste du berger ! Il a laissé le troupeau pour se lancer à sa recherche et l'a ramenée avec tendresse. Moi, je suis venu de mon plein gré frapper à la porte de la bergerie. Pourquoi suis-je venue ? Je suis venue pour essayer de comprendre et pour que vous m'expliquiez pourquoi je n'ai pas le droit d'aimer. Il n'y avait aucun vice de ma part à me rendre aux exigences de la passion. Comment puis-je, en même temps, me plier à vos règles et conserver l'amour de Talamos ? C'est un homme bon. Ce n'est pas un hérétique. Il passe son temps à la recherche de Dieu, même si les chemins qu'il emprunte sont un peu différents des vôtres.
- Ne parle pas de cette parabole ! Là où tu t'es égarée, aucun Bon Pasteur ne peut voler à ton secours. Tu as commis le péché de chair. Je te le répète, ce n'est pas cela l'amour. Comment veux-tu que je te pardonne ? Tu ne regrettes même pas ton acte. Mieux, tu me demandes ma bénédiction pour te permettre de continuer à te vautrer dans la luxure !
D'un ton virulent et acerbe à la fois, le vieux moine semblait tenter d'exorciser ses frustrations personnelles, en fustigeant la conduite de cette pécheresse qui s'était octroyé des plaisirs que ses vœux de chasteté lui interdisaient de connaître. A son corps défendant, où à la limite de la reddition (qui sait ce qui se passe sous une robe de bure ?), son inconscient enfantait au plus profond de sa chair des désirs interdits. La vue de ce jeune corps de femme prosterné trop près de sa chasteté, risquait d'envoûter son âme, s'il ne réagissait pas à l'instant même. Il avait envie de lui crier, le doigt pointé sur sa folle attirance, cette injonction libératrice: "Vade retro Satanas" !
- Vas-t-en ! Je réserve mon jugement, mais il n'est pas question pour moi aujourd'hui de t'absoudre. Tes sentiments t'égarent. Tiens compte de mes avertissements, si tu ne veux pas te retrouver enchaînée dans un cul de basse fosse, au plus profond de ma citadelle. Disparais de ma vue. Je n'ai été que trop indulgent à ton égard.
Cyrénée s'était redressée. Sans un mot, les yeux rivés sur son interlocuteur borné, jetant comme par bravade un dernier trouble dans la vieille carcasse de cet ascète arrogant et trop sûr de lui, elle regagnait à reculons l'entrée du parloir, où l'attendait son guide. Subitement, elle ne considérait plus sa tentative de dialogue comme un échec. Elle avait fait ce qui lui paraissait bon de faire. Elle n'avait pas été écoutée. Eh bien, à la grâce de Dieu ! Lui au moins devait la comprendre. C'était le Dieu de Talamos et, à ce titre, il ne pouvait être que plein de bonté.
Sous un soleil de plomb, lui aussi sans pitié, elle redescendit de la citadelle. Elle contourna le village qu'elle n'avait pas envie d'affronter une deuxième fois. Elle passa le petit pont de bois et se dirigea sans hésiter vers la grotte de Calloé.