Somme toute, une insouciance apparente et une complicité troublante, à la limite d'une sensualité affichée, entraînaient peu à peu le jeune couple sur la pente glissante de leurs désirs inassouvis.
Les caprices du temps allaient sournoisement devenir leurs complices. En cette fin d'après-midi, le ciel se couvrit de lourds cumulus menaçants. L'île de Pathmos, sous le souffle trop chaud d'un orage prévisible, avait revêtu son manteau des mauvais jours. Inquiète, Cyrénée, au moment de regagner la maison de son maître, scrutait le ciel avant de se mettre en chemin. La crête des collines s'auréolait de lueurs fugitives suivies de grondements révélateurs. Elle préféra mettre ses moutons à l'abri d'un surplomb rocheux et attendre sagement que la menace s'estompe.
- Il est plus prudent de rester à l'abri, Cyrénée. Entre ! Je te raccompagnerai plus tard.
Le ciel, obscurci par sa lourde chape de plomb, glissait jusqu'au fond de la caverne un crépuscule précoce. Jamais Cyrénée et Talamos ne s'étaient attardés à goûter ensemble les premières heures du soir. L'ombre, peu à peu, les invitait à oser des approches nouvelles. Le souffle de la jeune femme, attisé par les exigences de sa féminité mise en turbulence, était venu érotiser les lèvres de son ami. Ni l'un, ni l'autre ne put se soustraire à ce baiser qu'ils s'étaient trop longtemps refusé. Dehors, l'orage pouvait maintenant déchaîner ses colères, ils ne l'entendaient plus. Emportés par une spirale de vertiges semblable à celle des premières révélations de Talamos, bouche contre bouche, ils restaient soudés l'un à l'autre, goûtant déjà l'attrait d'une capitulation consentie. Sans un mot, laissant la passion guider leurs gestes au rythme de leurs abandons, ils s'offraient leurs premiers frissons. La blanche tunique de Cyrénée, malmenée par les mains fébriles de Talamos, avait glissé sur ses épaules, laissant apparaître des seins déjà durcis sous l'effet des premiers embrasements. Comme deux émissaires venus quêter des caresses plus précises, ils se dressaient à la fois exigeants et soumis. Son ventre se soulevait au rythme de la houle de ses envies. Elle exprimait des impatiences que seule la virilité de l'homme pouvait désormais satisfaire. Talamos la débarrassa de ce morceau de tissu devenu inutile et le corps de Cyrénée apparut dans toute la splendeur de sa nudité. Elle s'ouvrit à lui, prête à la possession. Il avait attendu ce signal pour se glisser en elle avec une infinie tendresse. Après une joute amoureuse qui les conduisit aux plus incroyables des désordres, ils restèrent longtemps prisonniers l'un de l'autre, échangeant leurs secrets les plus intimes.
Mais, au moment où ils sombraient dans le sommeil, ils furent conviés à une découverte tout aussi troublante que celle qu'ils venaient de vivre. Leur conscient, assagi par la douce torpeur qui suit les moments d'abandon, ils étaient prêts pour entreprendre ce pèlerinage onirique. Alors, le tourbillon de la spirale les emporta vers des lieux intemporels. Peu à peu, les images devinrent de plus en plus précises. Ils se trouvaient enchaînés dans un cachot aux murs froids et humides. Talamos avait reconnu l'endroit. Seuls dans ce lieu sinistre, ils essayaient vainement de se rapprocher l'un de l'autre, mais leurs chaînes les en empêchaient. Conscients qu'ils étaient en train de vivre leurs ultimes instants, ils avaient envie de se donner l'un à l'autre avant que le bourreau ne les sépare définitivement. Pourquoi étaient-ils là ? Qu'avaient-ils fait pour mériter un tel châtiment ?
Quand ils se réveillèrent, la chaleur de leurs corps enlacés les rassura. Le ciel s'était dégagé. La nuit était maintenant complètement tombée. Ils étaient à la fois heureux de leur première étreinte et bouleversés par ce rêve prémonitoire : du moins, ils avaient la conviction que s'en était un. Ce ne pouvait-être un songe ordinaire.
Il était temps de se mettre en chemin. Comme des amoureux attardés après un rendez-vous, ils se hâtaient maintenant vers la demeure du maître de Cyrénée. Les moutons, peu habitués à une telle précipitation, sautillaient en désordre à leur côté. Eux, encore plongés dans une sorte d'état de grâce, la main dans la main, goûtaient en silence le trouble qui persistait à les envahir. Pourquoi auraient-ils éprouvé le besoin de parler ? C'était la communion de deux êtres plongés dans leurs pensées profondes, ne voulant pour rien au monde rompre une telle harmonie.
* * *
Ils arrivèrent enfin en vue de la propriété de Dimitrios, le maître de Cyrénée.
La vaste demeure s'étalait au creux d'un vallon, entourée de prés et de champs d'oliviers. Les clochettes du troupeau allumèrent des carrés de lumière dans les murs assoupis du bâtiment principal. Le maître, tenant fermement en laisse deux molosses aux allures dissuasives, vint bientôt à leur rencontre. D'un âge certain, il avait des allures de patriarche laissé pour compte au milieu d'une solitude dorée. Il étalait avec une certaine arrogance une autorité qui contrastait avec l'attitude du couple qui s'avançait vers lui, conscient d'être pris en faute.
- Ce n'est pas dans tes habitudes, Cyrénée, de rentrer si tard. Je n'aime pas te savoir dans les collines après la tombée de la nuit. Qui est cet étranger qui t'accompagne?
- J'ai été surprise par l'orage et je me suis abritée chez Talamos. C'est un ami de rencontre et tu n'as rien à craindre de lui. Il a tenu à me raccompagner. Pardonne-moi si je t'ai causé quelque inquiétude.
- C'est bon ! Il sera mon invité, ce soir. Parque tes moutons et ensuite, tu mettras le couvert.
Tandis que Cyrénée vaquait à ses occupations, il s'était rapproché de Talamos. Il toisa tout d'abord l'étranger, mais peu à peu son regard se fit plus amical.
- Qui es-tu ? Je ne t'ai pas encore rencontré à Pathmos.
Talamos, avec sa simplicité naturelle, entreprit de se présenter à son hôte. La glace était rompue. Les chiens, libérés de leur chaîne, escortaient rassurés les deux hommes, en se frottant à leurs jambes, jusqu'au vaste patio où s'affairait déjà Cyrénée. Dimitrios, en signe de bienvenue, avait sorti sa cruche de terre cuite, pleine de ce vin si particulier à cette île, tiré du flanc de ses collines. Talamos apprécia cette hospitalité spontanée. L'endroit était paisible et cossu, mais sans ostentation. Les murs blancs reflétaient la lumière des torches disséminées aux quatre coins de cet espace et tiraient des ombres sur les colonnes supportant les corniches. Sur la grande table rustique désormais dressée, sur laquelle s'étalaient les prémices d'un délicat souper, d'imposants chandeliers mettaient en relief les plats proposés.
Cyrénée évoluait dans ce décor qui lui était familier, avec une grâce qui s'ajoutait avec bonheur à son charme naturel. En la regardant, Talamos ne pouvait s'empêcher de rêver aux jours à venir si pleins de promesses qu'il leur serait donné de vivre. Sous l'effet de son amour nouveau, son âme était partagée en deux. Une partie l'invitait à poursuivre les joies subtiles de ses méditations, l'autre avait rejoint les rives enchanteresses qui bordaient le cœur de son amie et s'y était englouti.
A la fin du repas, le maître des lieux connaissait un peu mieux son invité, mais il était devenu songeur. N'était-il pas le témoin d'une réalité peu banale? Il avait devant lui une espèce d'ermite qui, malgré toute la sagesse que laissaient pressentir ses propos, semblait être tombé amoureux de sa fille adoptive. Il en éprouvait autant d'étonnement que de frustration.
Se sentant en confiance et peut-être un peu grisé par des libations excessives, Talamos se laissa aller à des confidences plus intimes. Il entreprit de raconter à Dimitrios ses successives révélations. Cyrénée, connaissant son maître, pressentit quelques dangers à de tels épanchements. Vainement elle essayait d'attirer l'attention de son ami pour tenter de le freiner dans le flot de ses confessions, mais ce fut peine perdue. Le visage de Dimitrios avait changé d'expression. Recroquevillé sur son lit d'apparat, les yeux plissés sous l'effet d'une attention trop soutenue, à la limite de l'incrédulité, il se taisait. Il semblait se demander jusque dans quelles extravagances son visiteur était capable de l'entraîner.
Dimitios se leva, signifiant par ce geste que son hospitalité prenait fin.
- J'ai été ravi de faire votre connaissance Cependant, permettez-moi de vous donner un conseil. Ici, à Pathmos, il est des sujets qu'il vaut mieux ne pas aborder. Je vous ai écouté avec attention, même si je suis hostile à ce genre de discours. D'autres n'auraient pas été aussi indulgents. Oui, "indulgents", c'est le mot qui convient. Imaginez que vos paroles arrivent aux oreilles des moines de la Citadelle. Elles feraient fondre sur vous les pires anathèmes. Pour moi, je m'efforcerai de les oublier, quoique je n'aime pas beaucoup voir Cyrénée mêlée à tous ces dangereux propos. Nous vivons en paix avec nos croyances "raisonnables". J'ai déjà entendu parler de ce genre de révélations et je ne vous soupçonne pas de mensonges, mais suivez mon conseil : à l'avenir, soyez plus discret. Il y va de votre tranquillité. Autre chose encore. Mon intuition me dit que vous devez avoir avec Cyrénée dépassé les limites de la simple amitié Je lai vu dans son regard : il n'est plus le même. Ne continuez pas dans cette voie Laissez-la tranquille ! Sinon, ma compréhension d'aujourd'hui pourrait bien se muer demain en une réelle hostilité. La porte de ma demeure vous sera toujours ouverte, tant que vous resterez dans les limites de nos accords. Maintenant, regagnez la grotte de Calloé. Soyez prudent. La nuit, les sentiers ne sont pas toujours sûrs pour les étrangers de passage. A bientôt peut-être !
Talamos prit congé. Il chercha du regard Cyrénée, mais celle-ci, docile aux injonctions de son maître, avait déjà regagné sa chambre. Il reprit, en passant sous le porche, son bâton, son vieil ami de toujours, qui ce soir aurait pour mission de soutenir sa nouvelle misère sur le chemin de ses nouvelles solitudes. C'était pour lui une frustration intolérable de ne plus sentir la petite main fragile de Cyrénée présente à la saignée de son bras. En une seule journée, une seule nuit, il avait tout gagné et peut-être tout perdu.
* * *
Quand il arriva à Calloé, un oiseau de mauvaise augure (quelque rapace égaré ou voleur) sortit de la caverne. Talamos s'assit sur une souche noueuse, lui rappelant celle d'un vieil olivier, témoin d'une rencontre. Il observait le Ciel avec des yeux nouveaux, embués d'une détresse profonde. La constellation de Vénus avait disparu dans la brume. C'était l'heure où le besoin de prière envahit les âmes. Alors, il pria. Mais il avait du mal à faire taire ses colères contre un Dieu devenu subitement sadique, qui, après lui avoir fait miroiter les espérances les plus folles, venait le frustrer de ses nouveaux bonheurs. Il s'endormit enfin et fut plongé dans un rêve, à la limite du cauchemar.
Comme une brise légère, un carré de lin blanc, si joliment plissé, venait caresser son visage. Ce voile léger s'était échappé du buste d'une jeune bergère abandonnée aux premières exigences de l'amour. Il tentait en vain de saisir l'objet de toutes ses attentes. C'était comme un mirage impalpable et fuyant. Seule réalité : il flottait autour de sa couche, désormais solitaire, un parfum des plus tenaces. C'était celui qu'avait laissé en partant sa douce Cyrénée !
Peu à peu, les démons de la nuit, jaloux des bonheurs des êtres d'ici-bas, l'entraînèrent vers des enfers oubliés dans l'incertitude du temps. Il se retrouva prisonnier d'une geôle déjà révélée. À côté de lui, un jeu de chaînes aux entraves ouvertes, le plongea dans une dure réalité. La compagne de ses rêves, dispensatrices de ses premiers plaisirs, n'était plus là pour le soutenir dans son intolérable misère.