C'était un matin calme, gratifié de tous ces petits riens qui font le charme du moment. Une brise légère jouait avec ses longs cheveux et les poils indisciplinés de sa barbe naissante. Il marchait dans la rosée des heures comptées de l'aurore, insouciant de l'humidité qui s'insinuait entre les lanières de ses sandales fatiguées. Là-bas, caressant les collines, les premières coulées de lumière descendaient vers la plaine, faisant scintiller de mille feux les arbres gorgés de gouttes d'argent. Une brume délicate rendait imprécises les limites de l'horizon.
Talamos, poussé par on ne sait quelle force inconnue, n'avait pas attendu ce moment pour se mettre en chemin. Il avait déjà dépassé les premières crêtes et descendait d'un pas tranquille vers le versant opposé, où s'étalaient des pâturages sertis dans de vertes frondaisons. Une faune, tapie au plus profond des buissons, réveillait, par ses stridulations, les oiseaux attardés dans leurs nids trop douillets. Ce n'était plus l'heure de chanter "matines" !
Elle était là, assise sur la racine déterrée d'un vieil olivier tordu, appuyée nonchalamment sur sa houlette, vêtue d'une simple tunique blanche plissée, serrée à la taille par une cordelette d'argent. Sur ses courts cheveux, noirs et bouclés, une main d'artiste avait déposé un modeste diadème composé de fleurs des champs. Avec des airs de reine, elle trônait au milieu de ses sujets, les moutons. L'endroit paraissait si calme que Talamos entreprit de contourner discrètement ce tableau idyllique, pour ne pas en troubler la sérénité. Mais la bergère avait repéré l'intrus et entrepris de le débusquer de l'écran de verdure derrière lequel il faisait mine de cacher sa discrétion. Elle n'était pas farouche. Elle s'était levée et de sa voix calme et candide l'interpellait :
- Salut, étranger ! Savez-vous que vous êtes sur la terre de mon maître ? Que cherchez-vous ?
Talamos s'était dressé et regardait avec insistance cette fille venir à lui. Il ne savait pas pourquoi, mais son visage ne lui était pas inconnu. Pourtant, personne ne lui avait adressé la parole, depuis son arrivée. Il ne l'avait pas non plus croisée dans le village. Il ne l'aurait pas oubliée.
Quelques fois, au cours de nos rencontres, un visage nouveau apparaît. Qu'a-t-il de si différent des autres ? Nous ne saurions le dire. Pourtant, à ce moment, la surprise est réelle. Il y a un peu de nous-mêmes dans le regard de l'autre. Deux auras se confondent en une harmonie qui dépasse l'entendement : elles sont complémentaires. C'est alors que les traits de l'autre nous paraissent comme familiers. Le miroir de nos âmes renvoie une image narcissique, qui nous interpelle et nous séduit tout à la fois : c'est la naissance de l'amour ou de l'amitié.
- Mille excuses ! J'étais parti à la découverte de cette contrée, sans but précis, et me voilà en flagrant délit d'intrusion.
- Non ! Vous pouvez continuer votre chemin, si le cœur vous en dit. C'était une façon de lier conversation avec vous. Mais d'où sortez-vous ? Vous n'êtes pas de Pathmos?
- Le hasard a voulu que je m'arrête sur votre île. Je m'y suis senti bien et je me suis installé dans la grotte de Calloé… Vous connaissez, sans doute ?
En un temps record, ils avaient fait connaissance et déjà ils ressentaient le besoin de faire quelques pas de plus vers une intimité qu'ils semblaient mutuellement désirer.
Elle s'appelait Cyrénée. De parents inconnus, elle avait été recueillie par un riche paysan de la contrée, qui dès lors l'avait considérée comme sa propre fille. Elle s'occupait de ses bêtes et entretenait sa maison. D'emblée, elle s'était sentie à l'aise avec Talamos. C'était comme un ami rêvé qui enfin se dévoile. Ils s'étaient assis à l'ombre d'un vieil olivier et devisaient maintenant comme deux vrais complices. Rien ne pouvait justifier une entente aussi totale que précoce.
Quelque part au fond de lui-même, Talamos avait le sentiment que sa solitude, pourtant pleinement consentie, ne serait bientôt plus qu'un souvenir. C'est dans cet état d'esprit qu'il regagna son coin de colline. Il ressentait néanmoins le besoin de faire le tri dans le désordre de ses émotions nouvelles.
* * *
Cette nuit-là, Talamos eu du mal à trouver le sommeil. Comme pour trouver une réponse à ses interrogations, à mi-chemin entre la méditation profonde et une rêverie nouvelle, que lui inspiraient les traits de cette jeune bergère venue troubler sa solitude acceptée, il scrutait le ciel piqueté de millions de diamants. Quelque part, dans les profondeurs insondées de l'oubli, il lui semblait voir apparaître, vers la constellation de Vénus, un visage qui ressemblait étrangement à celui de Cyrénée.
Dans ses émois nouveaux, il détectait autre chose que les prémices d'une liaison banale. Il était persuadé que Cyrénée faisait partie intégrante de sa destinée. C'était une page nouvelle de son histoire qu'il allait avoir le bonheur de déchiffrer. Il en remercia le Ciel.
Malgré cette rencontre pleine de promesses, Talamos se terra un peu plus dans un isolement volontaire. Il avait besoin de calme et de recul pour analyser ce qui se passait dans les profondeurs de son âme. Sa vie prit une autre dimension, malgré des sollicitations plus charnelles. Il modifia non seulement ses habitudes, mais aussi sa façon de s'habiller. Il voulait davantage ressembler à celui qu'il avait décidé d'être: un ermite en quête de son identité profonde. Paradoxe, au moment où sa vie semblait basculer vers des relations plus humaines ? Les gens curieux qui s'aventuraient aux limites de son repaire, s'étonnèrent de le voir vêtu d'une longue tunique bleu-azur, serrée à la taille par un large ceinturon de cuir. A son cou pendait une lourde chaîne qui retenait un gros médaillon cruciforme. Pourquoi ce choix vestimentaire ? Il n'aurait su le dire. Au fond de son inconscient, il avait saisi l'image furtive d'un homme qui se disait son "ego" et qui s'était imposé à lui dans cet accoutrement de sage. Alors, il avait décidé de lui ressembler.
* * *
Une nuit, sous les apparences d'un rêve, il eut une étrange révélation. Il se sentit aspiré par une gigantesque spirale, ressemblant à s'y méprendre à l'œil d'un cyclone. Il lui était impossible de lutter contre cette force irréelle qui le propulsait vers une issue de lumière. Il était sur le point de déboucher dans ce havre de paix, qu'il crut identifier comme le Paradis, lorsque tout devint noir autour de lui. Il chercha désespérément à se repérer. Ses mains tendues essayaient de sonder les limites de son étrange cachot. Peu à peu, ses yeux s'habituant à l'obscurité, distinguèrent la roche humide qui le retenait prisonnier. Au fond de cette excavation, une porte massive, aux ferrures excessives et rouillées, semblait la seule issue possible à sa libération. Soudain, une voix venue de nulle part lui ordonna d'un ton sans appel :
- Tu vois cette porte ? Ouvre-la !
Comme un patin obéissant à de diaboliques ficelles, Talamos s'exécuta. Il lui fallut peser de tout son poids pour faire tourner sur ses gonds cette porte rebelle. Il pénétra dans une autre pièce assez semblable à la précédente, à la seule différence qu'il y flottait un parfum qu'il lui sembla reconnaître. Il se frotta plusieurs fois les yeux avant de se rendre à l'évidence qu'il n'était pas victime d'un mirage. Cyrénée était là, devant lui, vêtue de la même tunique qu'au jour de leur rencontre. Elle lui tendait les bras. Lorsqu'il voulut s'en approcher, elle avait disparu.
Il ne saurait jamais si ces images s'étaient imposées à lui comme une prophétie, ou comme la révélation furtive d'une séquence d'une de ses vies antérieures.
* * *
La nuit avait été mouvementée. Lui, d'ordinaire si matinal, n'avait pas réagi aux premières manifestations de l'aurore. Quand il se réveilla, le soleil avait déjà envahi la caverne. Des jeux d'ombres inhabituels jouaient au travers de ses paupières qu'il avait du mal à soulever. Un frôlement de tissu insolite eu raison de sa somnolence. Il soupçonna une présence et ouvrit les yeux.
Cyrénée était là, à l'entrée de la grotte. Sa silhouette se détachait dans la lumière d'une façon presque impudique : les rayons du soleil, exagérant les transparences de sa tunique, jouaient sur les contours de son corps révélé. Les pointes de ses seins se dressaient sous l'opale irisée d'un tissu devenu inutile. La fourche de ses cuisses, artificiellement dévoilée, s'ouvrait comme une invite. On aurait dit une jeune promise venant pour la première fois offrir ses intimes secrets à la convoitise de l'élu de son cœur. Se rendait-elle compte, à ce moment, de son pouvoir de séduction ?
Talamos instinctivement détourna son regard de cette sensuelle apparition. Il préférait retenir l'image d'un ange auréolé de lumière venu concélébrer son Angélus matinal. Quoi qu'il en soit, la tentation avait été réelle, quoique furtive. Cyrénée s'était avancée vers des coins d'ombre plus pudiques. Son vêtement était redevenu plus sage et ses sourires plus candides.
Curieuse, et encore sous le charme de leur première rencontre, elle avait, dès les premières lueurs du jour, traversé les collines pour venir faire paître ses moutons à deux pas du gîte de son nouvel ami. Elle avait eu envie de mieux le connaître, de découvrir sa retraite et de le regarder vivre, avant de lui octroyer une attention plus précise. Ce n'était pourtant pas dans sa nature de faire le premier pas. Elle s'étonnait elle-même de son audace. C'était comme une force inconnue qui la poussait à accomplir cette démarche et elle s'était laissée entraîner malgré elle, avec docilité et avec une pointe certaine de volupté.
Comme deux anciens amants surpris de se retrouver après une longue séparation, ils se regardaient étonnés. Ils avaient l'impression de si bien se connaître ! Pourtant, rien ne les avait préparés à cette complicité spontanée. Ils étaient à ce moment troublant de la découverte, où tout est possible et implicitement espéré.
Cyrénée, poussée par une envie instinctive, avait tout d'abord approché ses lèvres de celles de Talamos. Confuse de cet égarement trop précoce, elle se contenta d'appuyer sa tête contre la poitrine de l'homme qui perturbait ses sens, comme pour cacher sa gêne et resta à l'écoute des tempêtes intérieures qu'elle était en train de déchaîner. Consciente de son pouvoir, elle se doutait bien de ce que devait ressentir son nouvel ami, depuis si longtemps privé de présence féminine et des plaisirs de l'amour. Elle reste ainsi lovée jusqu'à ce que se noue un dialogue attendu. Ce n'était pas à elle d'en prendre l'initiative.
- Pourquoi es-tu venue ?
C'était une question banale. Dans son trouble, il n'avait rien trouvé d'autre à dire.
- N'es-tu pas heureux de me voir ?
Un silence chargé de tous les mots retenus, soit par pudeur, soit par le simple fait qu'ils n'étaient qu'aux premiers balbutiements d'un échange désiré, retombait sur eux et devenait pesant. Pour se donner le change, Talamos cherchait à analyser les parfums subtils qui émanaient de la chevelure de Cyrénée, abandonnée contre lui. Il se sentait prématurément propriétaire de biens qui ne lui appartenaient pas. Malgré tout, sa main errant sur cette délicate épaule féminine dénudée, prenait déjà la mesure des frissons qu'elle suscitait.
- Oh, si ! Mais ta visite est si inattendue ! Je ne pensais pas que tu oserais venir.
- Je reviendrai aussi souvent que tu le voudras. Si tu le veux, désormais tu ne seras plus jamais seul. Nous devions nous rencontrer : cela, je le sais.
Il lui raconta son rêve de la nuit. Elle l'écoutait sans l'interrompre. Chaque mot résonnait dans son âme. Chaque séquence de son récit venait à point nommé répondre à ses attentes. Ce n'était pas un hasard si elle avait eu envie de venir à Calloé, ce matin.
- Que penses-tu de tout cela, Talamos ?
- Crois-tu à la prédestination ?
- Pourquoi me demandes-tu cela ? Tu commences à m'intriguer.
- Parce que j'ai le sentiment que c'est ce que nous sommes en train de découvrir. Tu étais dans mon rêve et je t'y ai vu telle que tu m'es apparue près du vieil olivier. Maintenant, tu es là et tu me troubles infiniment.
- C'est réciproque, Talamos. Tu ne peux pas savoir à quel point !
A partir de ce jour, ils ne se quittèrent pratiquement plus. Ils se donnaient souvent rendez-vous dans les collines : il l'aidait à garder ses moutons. Il prenait plaisir à la regarder vivre et s'épanouir à ses côtés. Elle apprenait de lui à rechercher dans toutes les manifestations de la nature l'image du Divin. Il était devenu son guide spirituel et savait lui enseigner que la prière n'est pas quelques balbutiements ressassés au fil des heures, mais l'offrande de tout son être et de tous ses désirs, comme une respiration profonde dont le souffle irait se mêler aux vents de l'Infini.
On aurait pu penser que cette promiscuité, quasi journalière, allait immanquablement les pousser vers une intimité plus charnelle. Ils étaient jeunes et beaux, dans la force de l'âge. Ils étaient seuls, livrés à eux-mêmes. Ils auraient pu se laisser aller à s'aimer sous le couvert de taillis accueillants ou à l'abri de la grotte de Calloé. Il y avait tout un mystère, dans cette réserve et dans cette pudeur qu'ils avaient adoptée. Comme si, n'ayant pas succombé aux premières sollicitations de l'amour, une porte s'était refermée sur leurs envies.
Pourtant, ce n'était pas tout à fait exact. Talamos, même s'il se voulait de plus en plus détaché des biens de ce monde et de ses plaisirs, était troublé plus que de raison par cette jeune femme qui avait entrepris, comme une laborieuse et patiente araignée, de tisser la toile de sa féminité autour de sa fragilité d'homme. A chaque rencontre, il espérait une circonstance, une invite, même secrète, un regard changeant sous l'effet d'un trouble incontrôlé ou, de sa part, une pulsion soudaine contre laquelle il lui aurait été impossible de résister. Il savait bien que c'était à l'opposé de cette simple amitié qu'ils avaient voulu s'imposer comme limite. Pourtant, il n'était plus certain de pouvoir s'en tenir à une relation aussi sage. Cyrénée était trop belle, irradiait trop de charme, était trop présente dans sa vie de tous les jours et ses parfums de femme en fleur trop enivrants, pour ne pas lui faire perdre la tête. Devait-il prendre cela comme une tentation venue du Ciel ? Non ! Il était libre d'aimer. Il ne s'était engagé en aucune façon dans les renoncements de la chair. Il n'avait pas prononcé de vœux comme les moines de la Citadelle. Il aimait seulement s'entretenir avec l'Éternel et glaner, au fil des jours, quelques nouvelles révélations susceptibles de le mener plus loin sur le chemin de la Connaissance. Mais, s'il avait toutes les apparences d'un Sage, il n'en était pas moins homme. Il avait fallu cette rencontre pour donner à ses aspirations d'autres orientations et à ses rêves des troubles nouveaux.
C'était comme un amour en attente, où chaque partenaire s'invente des réserves. Pourquoi ? Par peur peut-être de voir se briser cette amitié exceptionnelle qui les rendait si merveilleusement heureux.
Cyrénée, elle, se contentait d'arbitrer ce combat qui se livrait silencieusement dans le jardin secret de son ami. Son intuition de femme ne pouvait l'ignorer, mais pour rien au monde elle aurait essayé d'en forcer la porte. Néanmoins, elle se voulait disponible aux éventuelles invites de Talamos. Elle était prête à se donner, sans toutefois faire le premier pas. Leur amitié la comblait et elle tenait à la conserver, même si, au plus profond d'elle-même, elle espérait des rapprochements plus intimes.
Quoi qu'il en soit, il eut été difficile de faire une analyse plus précise de leurs états d'âme. Comment définir une limite exacte entre l'amour et l'amitié ?