caloucaera romans       Pour avoir un texte sans fond.





Livre I : Pathmos

Chapitre 01




La légende dit qu'il vécut au temps des Croisades et qu'il fit même partie de ces guerriers qui traversèrent les mers et les terres hostiles, peuplées de pirates et de barbares, pour aller combattre les "Infidèles" sous les murs de l'antique Jérusalem. C'est du moins ce que l'on raconte encore à l'ombre des petites maisons blanches de pêcheurs qui, comme un collier de perles, jalonnent les rivages de l'île de Pathmos.

Talamos n'avait que trente ans lorsqu'il pénétra, un beau jour, dans cet étroit goulet cerné de collines, par lequel on accède au port et qui donne au voyageur, y cherchant refuge l'impression de venir se blottir dans les bras d'une femme amoureuse en quête de privautés. Avait-il renoncé à suivre les Croisés dans leur soi-disant "Guerre Sainte" et qui, pour des raisons de survie, trop souvent d'adonnaient au pillage et perpétraient des massacres, en traversant les pays qui bordent la Méditerranée ? Peut-être n'avait-il pu résister tout simplement au charme particulier de cette petite île des Sporades, lorsqu'elle lui était apparue dans toute sa splendeur dans la brume nacrée d'un matin de printemps ? Peut-être aussi, comme Ulysse, ensorcelé par le chant des Sirènes échappées de l'île de Caprée, était-il venu s'empaler à proximité de ce paradis sur les crocs acérés d'un pernicieux récif ?

C'était un bel homme venu des terres occitanes, égarée dans cette période mouvementée de cette fin du Moyen Age. Il était difficile de le situer entre le noble chevalier que laissait deviner sa prestance et le pauvre paysan à la botte d'un seigneur, comme le laissait paraître son humble accoutrement.

Quoi qu'il en soit, il élut domicile dans cette île, renonçant à des épopées qui ne pouvaient le mener nulle part. Ce n'était pas dans son tempérament de guerroyer et il en était conscient. Il était de nature calme, cherchant dans la vie d'autres motivations que des perspectives de conquêtes ou l'attrait de la cupidité. Quelque part, d'autres valeurs l'interpellaient. Il n'était pas encore conscient de leur teneur, mais il avait désormais tout son temps pour se consacrer à leur recherche. D'où tenait-il ce début de sagesse ? Lui-même ne le savait pas : elle s'était imposée à lui bien avant cette halte providentielle sur ce morceau de terre perdue entre la Grèce et la Turquie.

* * *


Talamos s'installa sur un surplomb dominant la baie, à l'écart des autochtones dont il avait décidé d'ignorer la présence. Il avait découvert une petite grotte parfaitement aménageable, qu'il comptait bien élever au rang de résidence si son implantation dans l'île devenait définitive.

Dans l'instant présent, il ressemblait plutôt à un anonyme ermite, cherchant dans la solitude une motivation à sa vie. Il n'était pourtant pas très religieux, mais il se trouvait bien dans la peau de son nouveau personnage. C'était le calme après l'agitation de ces derniers mois. Il était enfin dégagé de la promiscuité de tous ces gens exaltés qui ne rêvaient que de batailles, de rapines ou d'intrusions forcées dans le ventre des femmes de rencontre. Il se sentait grisé par une paix intérieure qui peu à peu l'envahissait. Il appréciait ce sentiment de quiétude et voulait en savourer toutes les subtilités.

Comme s'il avait été guidé par une main étrangère jusqu'à ce rivage béni des dieux, il acceptait avec bonheur les caprices de la Providence, qu'il remerciait de l'avoir conduit à bon port. Il savait que son destin était désormais lié à cette terre nouvelle, même s'il ne connaissait pas encore le rôle qu'il aurait à y jouer.

Là-haut, sur le point culminant de l'île, la sombre masse du monastère, construit depuis plusieurs centaines d'années, imposait sa présence. C'était comme un défi à ses croyances quelque peu primaires. Il avait l'impression que d'autres âmes, se disant plus évoluées, cherchaient à l'attirer à l'ombre de ces murs austères. L'affrontement deviendrait un jour inévitable. Il en avait le pressentiment, sans pouvoir discerner s'il était porteur de richesses ou de destruction.

* * *


Aujourd'hui Talamos avait décidé de sortir de son isolement, plus par nécessité que par envie de se mêler aux habitants du village. Il descendait de sa colline d'un pas tranquille et mesuré, appuyé sur son vieux bâton usé. Il ne s'en séparait jamais : c'était comme un compagnon fidèle, témoin de toutes ses errances. En bas, les maisons blotties les unes contre les autres semblaient endormies dans la torpeur des heures chaudes. Leurs occupants ne pouvaient pas se douter qu'un étranger avait entrepris de venir perturber leur sieste. Encore quelques lacets de ce chemin tortueux et caillouteux, aussi raboteux qu'une main d'ancêtre, et il franchirait le pont de bois enjambant le petit ruisseau.

Une vieille, ridée comme une pomme de terre oubliée depuis toujours au fond d'un cellier déserté, toute de noir vêtue, curieuse comme une pie, avait entendu les pas de l'homme. Elle se détachait dans l'encadrement de la porte de son taudis lézardé, comme une relique périmée au milieu de son écrin de misère. Elle se dressait tant bien que mal pour observer l'intrus, ses yeux fatigués se plissant sous l'agression d'une lumière trop crue prodiguée par les rayons d'un soleil implacable. Talamos la salua au passage. Il n'en fallut pas plus pour la faire réintégrer son terrier, comme un mulot effarouché.

Comme si l'alerte avait été donnée, çà et là, des ombres sortaient de leur léthargie. Elles se tenaient là, sur le pas de leurs demeures, comme des points d'interrogation surpris dans leur banal quotidien. Respectueux de leur curiosité, somme toute bien naturelle, Talamos poursuivit discrètement son chemin jusqu'à la fontaine qui clapotait à deux pas de la petite église aux murs blanchis à la chaux, comme la plupart des maisons du village. Il y remplit sa gourde de soudard et chercha des yeux quelque vieille échoppe susceptible de lui fournir les denrées qu'il était venu quérir.

Avant de remonter vers son gîte précaire, il s'attarda sur le quai du petit port, où dodelinaient paresseusement, au gré du ressac, quelques barques de pêche. De vieux filets étendus sur des échalas de fortune attendaient sagement l'heure d'un improbable ravaudage. Talamos respira l'air iodé venu du large, retrouvant pour un instant des senteurs familières qu'il avait appris à connaître au cours de ses périples de marin.

C'était comme une obsession. Assis sur une bitte d'amarrage, son regard ne pouvait se détacher du sommet de la colline, d'où le défiaient les murs trapus de l'antique monastère. C'était une forteresse qu'il lui faudrait un jour affronter. Il le savait et en éprouvait une réelle curiosité mêlée d'un certain malaise.

* * *


Une île a ceci de particulier qu'elle oblige, celui qui en est prisonnier, à ne porter son regard que dans deux directions : vers l'immensité de la mer, qui la cerne et l'incite à rêver d'autres évasions, ou vers le ciel azur, qui l'invite à la prière et à la méditation, comme s'il n'y avait pas d'autres alternatives pour échapper à la solitude. Conscient qu'il n'était pas question pour lui de fuir ce morceau de terre dont il était tombé amoureux depuis le premier jour, Talamos glissait au fil des jours vers un mysticisme capricieux et sournois, dont il n'était plus le maître. C'était une force invisible qui le soumettait à sa loi. Il semblait se complaire dans cette transcendance qui lui ouvrait des horizons nouveaux.

Lorsque le soleil embrasait de ses feux déclinants la ligne incertaine des limites marines, comme s'il tentait de pérenniser sur l'onde l'éclat de ses rayons, il ressentait, devant cette étrange métamorphose, le besoin de se confier à cette Force invisible qui, non contente de se manifester par ces miracles de la nature, bouillonnait en lui et semblait l'inviter à se pencher vers d'autres certitudes.

Indifférent à ce que pouvaient penser de lui les habitants du village, il s'imprégnait, dans le calme de sa retraite, du charme d'une solitude consentie et d'un besoin de se soumettre à de nouvelles exigences.

Parfois, dans les moments les plus intenses de sa méditation, il cherchait à déjouer le temps bien au-delà des limites humaines, pour essayer de donner un sens à son cheminement. C'était alors une main inconnue, et à la fois compatissante, qui venait à son secours pour le guider au travers de visions fugaces dont il aurait bien aimé pouvoir percer les mystères.



Chapitre suivant

Retour à la page d'accueil